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Montréal
Saint-Malo
Juillet 1984. Cela fait très
exactement 350 ans que Jacques Cartier a dirigé
l'étrave de son bateau vers la baie de Gaspé
et pris possession du Canada au nom de François 1er,
roi de France...
Il aura fallu pas moins de trois
siècles et demi pour remettre la voile en orbite au
Québec!
Dans le cadre des festivités qui
entourent l'évènement, des grands voiliers du
monde entier sont venus défiler devant les plaines
d'Abraham. Et d'autres oiseaux du large envahiront
bientôt les mêmes lieux. À la
mi-août, ils franchiront la ligne de départ de
la Transat-Tag, première édition d'une course
océanique entre Québec et
Saint-Malo.
Nous profitons de cette atmosphère
exceptionnelle. Avec deux étés de navigation
dans le corps, Carl et moi sommes prêts
psychologiquement à affronter la haute mer. La
V'limeuse est trop lourde pour s'engager dans cette
Transat, mais qu'à cela ne tienne: nous partirons un
mois à l'avance et devancerons les premiers
multicoques au fil d'arrivée! Donc cap sur la France!
Et pour rentabiliser l'opération, nous embarquons des
équipiers.
Cinq personnes se sont inscrites pour
l'aventure: une infirmière, deux étudiants,
lun au collégial et lautre à
luniversité, un professeur et un restaurateur.
Nous ferons un arrêt aux îles de la Madeleine
pour attraper notre ami Réginald, le seul d'entre
nous qui aie déjà tâté les
humeurs de l'Atlantique Nord.
Les enfants cèdent leur place
à bord. Tristes de cette séparation mais pas
mécontents de survoler l'océan en Boeing 747,
ils nous rejoindront sur la côte de Normandie. Nos
premières navigations mouvementées
pèsent encore lourd dans leurs souvenirs et
l'idée de vivre en mer durant trois semaines, sans
escales, ne les enchantait pas outre mesure.
Nous quittons Montréal le 14
juillet à 10 heures, l'âme
légère... mais les tracasseries ne tardent pas
à gâcher notre euphorie. L'après-midi
même, devant Sorel, le moteur refuse de
démarrer. Problèmes électriques,
pensons-nous, mais c'est plus grave: l'échangeur de
température est fissuré! Un gel précoce
au début de l'automne dernier, alors que nous
n'avions pas encore purgé le moteur de son eau douce,
a causé cette avarie à notre insu. Comme la
pièce de rechange se trouve en France, la
réparation s'avère impossible dans
l'immédiat.
Dans le vieux port de Québec, le
16 juillet au soir, l'équipage est convoqué.
Faut-il annuler la traversée? L'enthousiasme
l'emporte. Nous naviguerons à la voile pure comme
Jacques Cartier.
L'ardeur nous soulève jusqu'au
large de Gaspé puis tombe avec le vent. Après
une nuit de roulis dans la houle désordonnée,
trois équipiers sur cinq souffrent du mal de mer.
Déjà écurés...
Le lendemain soir, à deux milles
de la pointe sud-ouest des îles de la Madeleine, Carl
appelle Réginald à la VHF:
«Réserve sept places à la Table des Roy,
nous serons à Cap-aux-Meules dans trois heures.»
Trois heures plus tard, nous fuyons dans la nuit noire, sous
foc de tempête et grand-voile arrisée... En
quelques bonnes rafales, le suroît est passé de
vingt à quarante nuds, nous obligeant à
faire demi-tour.
Au matin, nous tentons une seconde
approche, cette fois par le nord, entre Brion et Grosse
Île. D'après les calculs de notre nouveau
positionneur par satellite, il semble qu'un violent courant
nous éloigne. Nous hissons le maximum de voilure dans
l'espoir de le combattre.
Ainsi parée, la V'limeuse
avale les milles et à ce rythme nous espérons
atteindre Cap-aux-Meules avant la fin de
l'après-midi.
L'énorme nuage qui assombrit
l'horizon n'inquiète personne encore...
Heureusement que nous venions de baisser
le grand fisherman pour diminuer la gîte et me
permettre de faire cuire les pâtes. Le grain est
déjà sur nous et l'ordre d'affaler le
génois arrive trop tard. Je m'apprête à
manger avec Francine, une assiette de spaghettis à la
main. Le bateau est couché d'un coup sec dans un
vacarme de vent et de grêlons. Adieu les nouilles! Je
bondis sur la table et regarde à travers la bulle.
J'ai terriblement peur que quelqu'un soit passé
par-dessus bord. Pendant quelques secondes, je ne vois plus
personne à l'avant. Une éternité.
Seulement Carl à la barre qui hurle quelque chose que
je ne comprends pas... Puis le rideau de grêle s'ouvre
sur les silhouettes des équipiers. Je compte. Un,
deux, trois... quatre... Ouf! Tout le monde y
est!
Derrière le grain, le vent
s'établit en forçant rapidement de l'ouest.
Brûlés de fatigue, nous parvenons à
remonter au près serré et mouillons au
crépuscule dans le premier abri à
portée: la petite baie Old-Harry.
S'il y a un prix épinglé
sur chaque rêve, l'un de nos équipiers a
compris qu'il dépassait toute notion
monétaire. Raymond s'approche de Carl... qui ne voit
rien venir.
Je débarque ici!
Pas de problème, on se
revoit à Cap-aux-Meules.
T'as mal compris, Carl, reprend
Raymond avec calme. Mon voyage s'arrête ici. J'en ai
eu assez!
Sérieux?
Très.
Penses-y bien, mon vieux! Je
comprends que t'ais été secoué et c'est
normal que tu t'inquiètes pour la suite. Mais on
vient probablement de traverser le pire... Le golfe a plus
mauvaise réputation que le grand large...
Peut-être, mais je
préfère ne pas aller
vérifier...
C'est comme tu veux Raymond...
malheureusement, on ne pourra pas te
rembourser...
T'en fais surtout pas avec
ça, j'en ai eu pour mon argent!
Nous nous dirons par la suite qu'il fut
le seul client pleinement satisfait de son investissement.
Toujours est-il qu'aux premières lueurs de l'aube,
Raymond sort sa valise sur le pont et hèle un bateau
de pêche. Hé! Taxi!
Les autres restent. Certains doutent de
notre compétence, mais la V'limeuse les
impressionne dans le mauvais temps. Lors d'une
réunion légèrement plus houleuse que
celle tenue dans le vieux port de Québec, nous
discutons des risques inhérents à ce type
d'aventure où, finalement, la mer aura toujours le
dernier mot.
Chanceux dans sa malchance, Raymond vend
sa place au chum de Francine. Celui-ci déboule de
Montréal et, trois jours plus tard, nous quittons les
Îles par un magnifique dimanche
ensoleillé.
Le premier coup de tabac s'annonce
après huit jours. Réginald, notre
météorologue madelinot, examine le ciel d'un
air inquiet. «Quand le soleil se couche rouge à
travers une bande de nuages, c'est que ça va souffler
fort.»
Aussitôt le soleil disparu dans
cette ouate sombre, le baromètre amorce sa chute.
Bientôt il pleut et le sud-ouest grimpe à 25
nuds, puis 30... Au matin, la V'limeuse
zigzague entre des montagnes d'eau.
À midi, la chaleur est
insupportable avec tous les panneaux fermés. Je sors
sur le pont, emmitouflée dans mon ciré pour me
protéger des embruns, et le cur pas très
loin des lèvres.
Une bande de globicéphales surfent
sur le sommet des lames en sifflant. Une vingtaine en tout.
Ils s'amusent ainsi depuis le matin. On dirait des baigneurs
du dimanche folâtrant dans les rouleaux. Des
mères avec des tout petits, des jeunes glissant sur
le dos et des adultes insouciants... Une telle aisance, une
telle élégance devant nos airs
renfrognés de terriens égarés en
mer!
Ce dimanche 5 août, je note dans
mon journal :
Parfois je rêve d'être
née avec des nageoires...
Le vent forcit toujours. La
V'limeuse se comporte bien sous trinquette et foc
numéro deux. Le pire est à l'intérieur.
Les bruits sont amplifiés, assourdissants. Les vagues
cognent et les plus grosses lavent le barreur au passage.
Sylvain et Francine sont sur le dos. Moi aussi, je
préfère la position allongée! C'est
bientôt mon tour de barrer et j'ai la trouille de ne
pas voir venir les déferlantes dans
l'obscurité. L'anémomètre indique 40
à 45 nuds...
Ce mauvais temps ne durera pas. Dommage
en un sens, car les vents d'ouest s'envolent avec lui.
Maintenant nous naviguons au près, jour après
jour. Les vents variables de l'est soufflent à vingt
nuds, parfois vingt-cinq, juste assez pour arroser le
pont d'embruns et nous garder confinés à notre
cellule.
Préparez-vous, en bas! On
vire!...
Après quinze jours de gîte
sur bâbord, il nous faut soudain apprendre à
vivre incliné en sens contraire : ce matin, le vent
est passé du sud-est au nord-est.
C'est moins commode dans la cuisine: les
assiettes dégringoleront sur le comptoir chaque fois
qu'on ouvrira les équipets. Attention à la
casserole sur le réchaud! Tant qu'à moi, le
ragoût de poulet peut bien se renverser dans les
cales. Il rejoindra un tas d'autres conserves encore moins
appétissantes.
Nous avons eu le tort de confier les
achats de nourriture à deux équipiers. Pensant
faire des économies, ils ont tout acheté en
grosse quantité. Les énormes blocs de fromage
sont maintenant couverts de moisi... et la sauce à
spaghetti en format de deux litres nous donne d'affreux
brûlements d'estomac. Notre menu s'adapte très
mal aux conditions météorologiques: beaucoup
trop lourd à digérer pour des gens qui restent
allongés de dix-huit à vingt heures par
jour!
Sans le plaisir de manger, reste-t-il
encore quelque joie à naviguer dans ce temps moche et
maussade?
Ceux qui aiment barrer jouissent des
rares moments de solitude passés en
tête-à-tête avec la mer. Quant à
moi, glissée derrière la barre à roue,
j'éprouve une sorte d'ivresse au volant...
Le reste du temps, nous endurons notre
mal en serrant les dents.
Plusieurs d'entre nous sortiront de ce
purgatoire, de cette ma-chine à laver pour âmes
rêveuses, blanchis de toute illusion. Ceux qui
pensaient s'acheter un voilier n'en parlent plus. Sans
être tout à fait agressifs, ils nous font
sentir qu'ils sont dégoûtés... d'avoir
payé pour en baver autant!
Après vingt-deux jours, la
côte anglaise se dessine sur l'écran du radar.
Dehors, on n'y voit que dalle. Mais l'odeur de
l'écurie nous galvanise. Pour rallier Saint-Malo il
nous faudrait tirer des bords encore un jour ou deux parmi
les cargos. Pourquoi pas Falmouth, sur notre travers? Nous y
serons en quelques heures.
Sitôt ancrés, Francine et
son chum préparent leurs bagages et quittent sans
même nous saluer.
En voilà d'autres qui ne
remettront pas les pieds sur un voilier avant longtemps!
remarque Réginald.
Moi, j'appelle ça
«débarquer en sauvage», commente Hugo, le
benjamin du groupe.
Je regarde le couple s'éloigner
dans la navette-taxi du yacht club, et ne peux
m'empêcher de penser tout haut:
Au fond, ils viennent
d'épargner le prix d'un voilier. Mais ils ne vont
sûrement pas nous remercier pour ça.
Carl paraît soulagé. En tant
que responsable du bateau, il a endossé les erreurs
depuis notre départ de Montréal, en plus de
subir les blâmes et les accès d'humeur de
certains membres de l'équipage. Ce mois et demi de
charter lui laissera un goût amer.
Mon rôle de navigatrice m'est
apparu beaucoup plus léger, surtout en plein
océan, loin des dangers de la côte. Grâce
au positionneur par satellite, plus besoin des savants
calculs scientifiques de jadis pour connaître sa
position. Mais pour s'adapter à cette vie au large,
il n'existe aucun instrument électronique. Il n'y a
que le temps. Et le plaisir des chevauchées
solitaires.
Les enfants aimeront-ils la mer? Souvent,
dans les moments les plus gris, je me suis posée la
question.
Nous le saurons bientôt. Dans cinq
ou six jours, nous traverserons la manche pour accueillir
nos jeunes mousses à Saint-Malo.
Mais d'abord, allons nous excuser
auprès du commodore du Royal Falmouth Yacht Club!
Partis du Québec avec un seul pavillon de courtoisie,
celui de la France, nous n'avons pu hisser le drapeau
anglais à l'arrivée.
Cette escale n'était pas
prévue... De même que la tournée des
pubs.
(©Dominique
Manny, La
V'limeuse autour du monde, tome
1 )
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