Damien 28 mars 1988 Mardi dernier nous sommes
arrivés à Raïatea. Je me suis fait des
copains tahitiens. Vendredi après-midi je suis
allé à un motu avec eux. Nous avons
joué au surfeur. On met une planche dans l'eau, on se
met sur la plage, on court et on saute sur la planche qui
glisse sur l'eau. Nous avons aussi joué avec des
suçants. Ce sont de gros boudins noirs qui vivent
dans l'eau. On les attrape avec des bâtons, on les
lance dans les arbres, ils retombent en deux et on
rigole. 31 mars Une journée normale avec mes
copains se passe de cette façon. Le matin on
pêche avec un flotteur. On attrape des barbillons, des
perches, des mérous, des carangues et des rougets.
L'après-midi nous jouons avec des bateaux que nous
fabriquons nous-mêmes avec des morceaux de mousse
polystyrène, des bouts de bois et des sacs de
plastique pour les voiles. Nous pêchons aussi le soir
entre 8 heures et 11 heures. Il faut d'abord attraper des
petits barbillons, dans moins d'un mètre d'eau. On
prend un filet rond, d'une main on le laisse tomber
doucement sur le poisson et de l'autre main on
l'éclaire avec une lampe de poche. Quand avec la main
on sent le poisson sous le filet, on l'attrape et on le met
dans la nasse. Les barbillons servent d'appât vivant
pour les carangues et les mérous. On les attache vivants par la queue
au bout d'un gros hameçon. On lance le poisson au
bout du fil très loin puis on attend quelques
minutes. Le barbillon nage et il faut toujours que le fil
soit bien tendu. Si aucun poisson n'a mordu on ramène
le fil et on recommence. Hier nous avons attrapé une
grosse carangue et cinq ou six
mérous. Évangéline 5 avril J'ai deux copines à la marina,
une qui s'appelle Maeva et qui a 13 ans et Chloé qui
a 11 ans. Je les aime bien toutes les deux. Mais puisque
Chloé est très jalouse, quand je veux aller
jouer avec Maeva elle me fait la gueule en disant que je la
prends pour un bouche-trou. Quand elle dit ça, elle
m'énerve. Elle est très gentille Maeva
(elle est demie-Tahitienne et demie-Française). Avec
elle, on peut faire plein de trucs: ouvrir des noix de coco,
se baigner, jouer à l'élastique, etc. Le
problème avec Chloé, c'est qu'elle veut
toujours rester dans son bateau et presque jamais se
baigner, ce qui n'est pas pratique surtout quand il fait
très chaud. Le père de Chloé m'a
donné un morceau de corail noir sculpté: c'est
très joli. Je ne sais pas encore sur quoi je vais le
monter. 11 avril Nous venons d'arriver à
Huahine. Pour aller à terre on débarque sur
une belle plage. Nous avons fait une maison. Avec ma
machette j'ai coupé du bois pour entourer le sable.
Nous avons fait l'entrée avec des noix de coco. Le
soir nous avons cuit un uru (fruit
de l'arbre à pain) sur le feu. J'avais coupé
tout le bois avec ma machette. 11 avril Aujourd'hui j'ai plongé dans
deux mètres d'eau. J'ai pris plusieurs petites
respirations mais j'ai oublié de prendre ma grande
respiration. Je suis remontée à toute vitesse.
Je m'étais essoufflée pour rien. J'ai vu un
énorme cône et j'avais la trouille parce que
j'étais en train de ramasser un dollar des sables
juste à côté. Les cônes sont des
coquillages qui peuvent lancer des petites fléchettes
empoisonnées! 13 avril. Hier nous sommes allés faire
le tour de l'île Huahine Iti. Nous avons marché
26 kilomètres. La route était en corail blanc
et parfois, dans les villages, elle était
goudronnée. Elle était plate, avec des
tournants et suivait le bord de l'eau. Nous mangions des
cocos et des papayes bien mûres cueillies sur le bord
de la route. Presque à chaque fois qu'on avait chaud,
il y avait un robinet pour s'arroser, pour mouiller notre
casquette et pour boire. À la fin nous avions mal
partout dans le dos, dans les jambes, les mollets, etc. Nous
étions crevés en arrivant et le soir nous
avons très bien dormi dans notre belle
V'limeuse. Raïatea, lundi 2
mai. Avant-hier, il y a eu un accident qui
me marquera toute ma vie. Ma mère m'a dit d'aller sur
le bord de la route pour attendre la camionnette du pain.
Fatou m'a suivie un peu mais s'est arrêtée.
Elle n'avait pas le droit de venir avec moi. Ça
faisait environ vingt minutes que j'attendais avec ma copine
Chloé quand j'entends un choc de voiture et un
hurlement de chien. Je me retourne et vois un chien au
milieu de la route. Nous nous approchons et je reconnais
Fatou. Les larmes me montent aux yeux. Chloé, elle,
n'a pas perdu de temps et a couru avertir quelqu'un à
la marina. Je sanglotais comme je n'avais jamais
pleuré. C'était vraiment dégueulasse;
le sang sortait de la bouche de Fatou, tout le sang de son
corps est sorti car elle faisait une hémorragie
interne. Une Tahitienne est sortie de chez
elle en m'entendant pleurer ainsi et elle m'a
raccompagnée jusqu'à la marina. Elle avait les
larmes aux yeux. Damien et Jean-Jacques, son ami, ont
apporté Fatou jusqu'à un robinet pour la
nettoyer. Après ils l'ont enterrée à
côté d'une plage de cailloux coupants. Le
lendemain ils ont décoré la tombe avec des
fleurs cueillies dans la forêt. Jean-Jacques est
Tahitien. Il dit que s'il a plu autant la nuit
dernière c'est à cause de Fatou et que lorsque
la terre craque sur le dessus de la tombe, c'est l'esprit
qui s'envole et retourne dans son île. Je crois qu'en une seule
journée j'ai pleuré toutes les larmes que
j'avais en moi. Même le lendemain et le surlendemain,
nous étions tous tristes. C'était bizarre de
ne plus avoir à préparer une gamelle de riz
chaque soir. Maintenant c'est sûr que nous irons en
Australie car nous n'avons plus de chien*. Avant, ça
causait des problèmes. La vie a fait ce que nous
n'aurions pu faire nous-mêmes. (* Nous avons donné le petit
de Fatou il y a quelques jours.) Bora-Bora, vendredi 10
juin Nous sommes ancrés près
d'un motu. Il y a une plage avec des coquillages du
côté du récif. Hier nous avons vu un
poulpe qui nageait très proche de la plage et je l'ai
attrapé. Après j'ai retourné sa
tête et je l'ai vidée. On l'a battu pour
attendrir la chair: 150 coups sur les cailloux. Puis on l'a
fait cuire à l'armoricaine, avec du vin blanc et des
tomates. Nous avons organisé deux
concours de coquillages : le premier concours était
pour tous nos plus beaux coquillages ramassés depuis
les Galápagos et c'est moi qui ai gagné. Le
deuxième était pour ceux ramassés sur
la plage depuis notre arrivée ici. Carl était
le juge. C'est le seul qui ne collectionne pas les
coquillages. 13 juin Ça y est, nous quittons la
Polynésie. Moi j'ai beaucoup aimé ces
îles. J'aurais quand même
préféré que ce soit comme il y a dix ou
vingt ans. Ce n'aurait pas été pareil j'en
suis sûre. Les Tahitiens sont assez
réservés. Des fois, il y en a qui
répondent à ton sourire mais il y en a aussi
qui tournent carrément leur tête. Maintenant,
le problème c'est qu'il y a trop de touristes et
quand tu arrives dans une baie où il n'y a presque
personne, au lieu de faire la fête et d'être
contents, les gens sont indifférents et même
parfois mécontents. Il y a beaucoup de
popa'a (Français) qui
travaillent en Polynésie, soit comme professeur,
ingénieur, menuisier, etc. Ils gagnent deux fois le
salaire qu'ils feraient en France. Et, par exemple, les
professeurs ont, après trois années
d'enseignement, un billet d'avion gratuit pour aller passer
des vacances en France. C'est pour ça qu'il y a tant
de popa'a... Ce qui est bien en Polynésie
c'est que l'on peut manger avec les doigts lorsqu'on est
invité. Ils nous demandent si nous voulons manger
avec une fourchette mais ils ne savent pas que moi j'adore
manger avec les doigts. Mais quand je mange avec les doigts
sur le bateau, ma mère me dit de prendre une
fourchette! Il y a une autre chose que j'ai bien
appréciée ici, c'est que le «pouce»
marche très bien, même à Tahiti. On
pourrait se dire que les gens sont trop pressés,
surtout sur l'autoroute près de Papeete, mais
d'après l'expérience des V'limeux c'est
l'endroit qui marche le mieux. En ce moment, nous sommes
à Bora-Bora et les gens de bateaux disent qu'ici les
voitures ne s'arrêtent pas mais moi je pense qu'ils
n'ont même pas essayé! C'est sûr que
c'est une île où il y a beaucoup de touristes
et les gens ne vont pas t'embarquer comme ça, si tu
ne lèves pas le pouce. Je suis très contente de
repartir en mer après un an en Polynésie
où l'on navigue seulement entre les îles. Les
Tonga sont à 1 300 milles à l'ouest. Mais si
le temps le permet nous ferons un dernier arrêt
à Mopelia, un petit atoll polynésien à
environ 90 milles au sud-ouest de Bora-Bora. On peut
seulement entrer dans la passe par beau
temps.
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