L'école à
bord
(article paru au Québec
dans le quotidien La Presse, en janvier 1993)
Bizarre comme la vue d'un
enfant fait penser à l'école. Comme si on
essayait à tout prix de l'asseoir derrière un
pupître. Quand les nôtres bondissaient sur le
pont du bateau comme éjectés par le ressort
d'une boîte à surprise, alors là, nous
étions sûrs d'une chose: après une
approche timide et quelques approximations du genre "quelle
est la longueur de votre voilier?", ce promeneur de bout de
quai allait en venir à la question capitale, celle de
l'école.
Notre
échappée autour du monde qui serait
passée inaperçue si elle n'avait
été faite qu'entre adultes, prît
dès le départ une toute autre allure,
mesurable aux réactions déclenchées sur
le passage de cette famille à voile. Il arrivait
parfois de se demander qui se cachait derrière un
visiteur trop curieux. Était-ce un enseignant qui
doutait de l'efficacité de nos méthodes ou un
simple parent chez qui apparaissait la conscience d'une
société pas toujours permissive quand d'autres
normes que les siennes sont appliquées?
À vrai dire, le
plan de notre enseignement n'était pas plus
planifié que notre programme même de navigation
et les questions posées étaient souvent trop
précises par rapport à notre bonne vieille
philosophie générale qui dit: partons avec le
minimum de considérations et laissons la
réalité du voyage apparaître dans
l'ordre où elle se présentera. Nous lui
accorderons alors le maximum d'attention. Vue sous cet
angle, l'école trouverait bien sa place à
bord.
"Mamie, je t'aime
très fort. Il y avait des oiseaux qui venaient se
poser sur le bateau. Un des oiseaux est mort. Sa copine se
promenait sur le pont. Sandrine."
À la lueur de la
lampe à l'huile, Sandrine s'applique à tracer
ses premières lettres. À 5 ans, elle n'est
jamais allée à l'école, pas plus que sa
soeur jumelle Noémie. Elles viennent toutes deux de
vivre des émotions fortes entre la
Nouvelle-Écosse et les Açores en cette fin
octobre 1986. Ce que Sandrine raconte à sa
grand-mère, c'est l'émouvante histoire de deux
petits oiseaux qui sont venus se réfugier sur le
bateau, très très loin en mer.
Tel un autobus scolaire
qui s'échappe avec une classe, la V'limeuse
abattait beaucoup de route la première année.
En moins de trois mois, elle avait traversé deux fois
l'Atlantique. Ce fut une période de rodage entre
l'équipage et le bateau où nous avons surtout
appris à bien connaître nos mousses et à
jeter les bases solides d'une harmonie à bord qui
passe par la répartition juste des tâches et
des responsabilités.
"Ne vous en faites pas
trop avec l'école, ils en apprendront davantage en
voyageant..."
Nous en étions
persuadés les premiers mais de se le faire
répéter par tout un chacun venait confirmer la
valeur de notre option. C'est donc avec cette
bénédiction que nous nous sommes lancés
dans l'enseignement au long cours.
Âgés de 5
à 11 ans, nos enfants étaient à
l'âge critique. Celui où l'on peut
découvrir les horizons flambants que masquent les
centres d'achat. Et que loin de la T.V., il y aurait le
défi d'une famille qui 24 heures sur 24, sept jours
par semaine, 365 jours par année, allait dans
l'implacable capsule de son vaisseau explorer l'espace et le
temps qui unit six personnes.
Ce n'était pas
vouloir les marginaliser, seulement leur offrir, à
l'heure de l'école-usine, un enseignement artisanal
et personnalisé dans un petit atelier navigant. La
tragédie des oiseaux n'était pas au programme.
Elle faisait partie de ce que nous devions savoir utiliser
pour déclencher des élans, canaliser des
goûts vers une forme ou une autre de
communication.
"Panama,
février 87. Salut mamie, (...) Toute la famille va
très bien. Moi, je suis en train d'apprendre la
navigation de plus en plus. C'est Dominique qui me
l'enseigne, ainsi que l'anglais et l'espagnol. (...) Souvent
le matin, je joue une partie de scrabble avec elle, ensuite
je fais une page de mon cahier "Mots Croisés". Comme
tous les jours, Carl me donne un exercice qui consiste
à trouver cinq mots (que je ne connais pas) dans le
dictionnaire et avec chacun des mots il faut que je fasse
des phrases. (...)
Évangéline."
La dernière
année qu'Évangéline venait de vivre
avec son frère dans une école alternative de
Montréal, l'avait mise dans d'excellentes
dispositions pour ce genre d'activités scolaires
à bord. Peut-être parce qu'elle était la
première de famille, elle rechercha très
tôt la compagnie des adultes et excella tellement
à gagner leur sympathie que nous la nommons depuis
notre agent de relations publiques. Très extravertie,
cet aspect de son caractère possède toutefois
sa contrepartie. Elle est difficile à tenir en place
et ne s'en laisse imposer que par beaucoup de souplesse et
d'imagination de notre part pour la faire
travailler.
Avions-nous
été de mauvais élèves dans notre
temps pour tenter d'être aujourd'hui de meilleurs
professeurs envers nos enfants? Probable que oui. Ce fut
notamment le cas de Carl qui se vit renvoyer de plusieurs
collèges de Montréal. Quant à
Dominique, après avoir goûté de
l'enseignement maison avec sa mère, elle ne trouva
que désenchantement par la suite. Entre le cynisme de
l'un et la déception de l'autre en regard de nos deux
passés scolaires, il s'agissait maintenant de trouver
la juste mesure. Nous n'avions pas de réponse
à tout. Toutefois nous étions sûrs d'une
chose; il n'y aurait pas d'examen, de contrôle ou de
course au certificat. Ce serait la survie académique
à sa plus simple expression: "Damien, si tu veux
pouvoir comme tout bon pêcheur attraper des poissons
et dire ensuite qu'ils étaient si énormes
que... alors tu dois apprendre à compter et à
raconter en faisant croire que tu ne mens pas. Donc, ouste!
Aux mathématiques et au français! Et si tu
penses ne jamais utiliser le plus-que-parfait du subjonctif,
alors nous allons le balancer par-dessus bord.
"Océan
Pacifique, 28 avril 87. Bonjour Nicolas! Je vais te parler
de la traversée de Panama aux Galapagos. (...) On a
cogné une baleine qui dormait dans la nuit. Un jour
l'eau était lisse comme un miroir et il y avait des
tortues partout sur la mer. Maintenant moi et
Évangéline nous faisons des quarts. Nous
surveillons le cap, des fois nous barrons et nous
manoeuvrons. Aujourd'hui nous avons envoyé le "spi"
puis nous l'avons affalé, nous six. Nous naviguons
sans équipier. On est bien. Il faut participer toute
la famille. (...) Bonne fête mon coucou!
Damien."
L'univers de Damien (8
ans) se précise. Ce petit bout d'homme, celui dont le
mal de mer chronique faillit compromettre nos projets en
1984, a non seulement prit le dessus sur la mouvance de
l'eau, mais il l'exploite à son profit. La
pêche et la bonne marche du bateau sont ses deux
motivations principales qui l'entraînent dans la
connaissance. "Si c'est la carotte qui fait avancer, alors
amenez-en des poches" disait le frère de Carl,
vétérinaire en Beauce.
Une chose était
clairement établie. Nous adapterions
l'éducation scolaire à l'idée du voyage
et non le contraire. La formule des cours par
correspondance, adoptée par plusieurs bateaux, ne
nous paraissait pas toujours compatible avec la navigation.
La plupart des enfants qui suivent ce genre de cours
étaient aussi malheureux et piégés que
s'ils étaient restés derrière. La
caisse de paperasse qui pouvait couvrir plusieurs mois de
programme avait pris plus de temps que prévu à
rejoindre son destinataire dans un coin perdu du monde et
voilà que l'élève devait rattraper ce
lourd retard et mettre les bouchées doubles. Nous
avons vu certains d'entre eux passer de longues
journées confinés au carré du bateau
pendant que les parents partaient visiter.
Évangéline, qui connut le début d'une
pareille expérience, mit fin à la
correspondance après avoir reçu sa caisse avec
neuf mois de retard.
"À 1000 milles
des Marquises, (mai 87). Bonjour Suzanne, je vais te parler
des Galapagos. (...) J'ai touché une queue d'iguane
et j'ai fais une recherche sur les animaux. Les otaries
venaient me voir très très près de mon
masque et il y en a une qui m'a touchée avec sa
moustache sur la joue et qui m'a donné un petit coup
de museau sur le masque. Comme j'étais toute petite,
les otaries n'avaient pas peur de moi. (...) Sandrine.
"
Pas besoin, ici, aux
Galapagos, d'éplucher les plus savants albums
zoologiques. La matière est là, vivante. C'est
l'image d'un paradis terrestre avant le péché
originel. Ces quatre semaines passées au milieu des
phoques, des requins-marteaux, des tortues géantes,
flamands roses et fous à pattes bleues, allaient,
comme beaucoup d'autres situations exaltantes vécues
par la suite, stimuler leur besoin de s'exprimer. À
nous d'orienter ce goût vers l'écriture comme
moyen de communiquer et de structurer leur pensée.
Cette préoccupation fut constante tout au long du
voyage.
Quand les enfants
regagnent le bord au crépuscule, la tête encore
vibrante d'observations, c'est pour se jeter sur leurs
crayons. Une passion nouvelle pour le dessin donne naissance
aux premiers travaux illustrés. C'est aussi
l'occasion de ranger au fond des cales la plupart des livres
scolaires emportés du Québec et qui parlent de
neige, de loup et de sirop d'érable...
Janvier 1990.
"Bonjour Nicolas. Il y
a quelques jours nous sommes partis visiter le centre du Sri
Lanka. Les montagnes sont magnifiques avec les
"théières" (plantations de thé) d'une
couleur jaune-vert. Nous avons vu les femmes qui cueillent
les feuilles de thé. (...) Durant notre petit tour
nous avons dormi un peu partout: parfois chez des amis par
terre sur des nattes tassés comme des sardines,
parfois dans des petites chambres très simples et
aussi dans des HÔTELS très bien. J'ai
hâte de te revoir. X X Noémie.
P.S.:
Théière n'est pas le vrai mot, mais nous
l'utilisons car c'est plus rigolo de dire que nous marchons
dans les théières..."
Rares sont les touristes
qui marchent. Ils ont de l'argent pour prendre le taxi ou
simplement louer une auto. De toute façon, ils n'ont
pas le temps. Dommage pour eux. Nos escursions à pied
furent des monuments de richesses rencontrées au
détour des routes.
Il s'est passé
deux ans depuis la Polynésie Française. Les
différences d'âge sont toujours là, mais
en vieillissant, la petite famille est devenue une
équipe plus homogène et soudée. Aux
longues traversées où l'isolement leur permet
de se connaître mieux, succèdent les incursions
à terre et la connaissance d'autrui, ces
civilisations cotoyées. C'est un plaisir sans cesse
renouvelé et combien formateur pour nos jeunes. Ils y
découvrent les plus belles pages d'histoire de ces
peuples, certes, mais ils développent surtout des
qualités de souplesse et d'écoute qui les
rapprochent des gens. Ils apprennent, par exemple, que les
plus grandes joies surviennent quand rien ne nous
prépare à les recevoir. Comme toutes ces
invitaitons qui étaient autant de messages d'amour et
de fraternité.
"Rodrigues, le 11
juillet 1990. Chère Grand-Maman, aux Chagos
c'était comme les vacances. On se baignait tous les
jours. J'ai appris à chasser les poissons au
fusil-harpon. J'ai fait mon baptême de plongée
sous-marine en bouteille et surtout, j'ai vu mes premiers
requins. J'étais pas fière! Mais je me suis
vite habituée. Avec deux autres bateaux, nous
faisions d'énormes piques-niques sur la plage. Au
menu: poissons en brochette, langoustes grillées,
crabes de cocotier au court-bouillon, salade de coeur de
palmiers à la vinaigrette, plat de riz ou de
lentille, gâteau à la noix de coco et
café... (...) Nous sommes enfin arrivés
à Rodrigues. Je suis très contente
d'être ici surtout après avoir passé
deux mois dans des îles désertes. Les
premières tomates étaient savoureuses! (...)
Évangéline."
Si on voulait manger, il
fallait passer aux actes. C'était la loi de la survie
et Évangéline, toujours affamée, qui
d'habitude fondait en larmes devant l'agonie d'un poissn, se
retrouva fusil-harpon en main à disputer au requin sa
nourriture de la journée. Car tel fut le quotidien
vécu par les enfants dans cet atoll inhabité
de l'archipel des Chagos. Cette initiation au besoin premier
de tout être vivant, qui est de se nourrir à
même le milieu, leur dévoila toute la richesse
de la vie qui bat dans un îlot perdu de l'océan
Indien.
"Cape Town, le 17
juillet 1991. Bon alors je vous avais pas dit que Carl
était notre nouveau professeur de français!!!
Mais une chance, il est parti remettre la petite Renault 5
(que des amis nous avaient prêtée). Il est
revenu en vélo. Alors mon Dieu, le cinéma
qu'il a fait en rentrant! Car il paraît qu'il a
parcouru 50 km en 1h40, sans forcer!! (mon pet! car quand il
est arrivé il était rouge comme une
tomate...)" (Extrait du journal de Sandrine)
À bord de la
V'limeuse, les étudiants ressemblent à
ceux du monde entier qui adorent quand le prof est absent.
Les motiver à travailler n'est pas toujours facile.
Heureusement, la compétition naturelle entre
frère et soeurs a souvent agi comme un puissant
stimulant.
Benjamines de la famille,
Noémie et Sandrine n'avaient rien à perdre au
classement général. Elles ne
contestèrent jamais à leur frère
aîné son rôle de second à bord ou
son sens de l'organisation et des responsabilités.
Elles cherchèrent plus habilement à se
valoriser du côté des connaissances
académiques et prirent un malin plaisir à lui
faire sentir que trois ans d'écart ce n'est pas grand
chose. De crainte de se voir talonné de trop
près par deux "petites pestes" ambitieuses, Damien
surmonta son profond dégoût pour la grammaire
et l'algèbre.
Quant à
Évangéline, avec l'adolescence était
venu peu à peu le besoin de faire bande à
part, préférant s'organiser sans professeur
plutôt qu'avec des parents toujours trop exigeants
à son point de vue.
"Longueuil, November
the 20th, 1992. Dear Tammy, I'm right now in the bathroom,
taking my bath in our new appartment. Lots of things have
happened since our last letter. The first big one is that we
are at school!!! Yes Dude! It's not so bad after all, and I
would say it's quite fun. We have a lots of friends but we
still miss you, dear Tammy!!! (...) Noémie"
(Extrait d'une lettre envoyée à une amie en
Afrique du Sud)
"Si je ne savais pas
qu'elles arrivent d'un long voyage, je ne pourrais pas voir
de différence entre elles et les autres
élèves. On dirait qu'elles ont toujours
été à l'école. Elles parlent
rarement de leur expérience et ne s'en vante jamais.
Il faut les questionner pour en savoir plus long." Tels sont
en gros les commentaires des professeurs de Sandrine et
Noémie. Rentrées en 6e année comme si
de rien n'était, elles trouvent rapidement leurs
places. L'école est une autre aventure qu'elles
vivent pleinement. Après l'avoir envisagée
avec anxiété, elles sont plutôt
agréablement surprises. Elles avaient peur que ce
soit plus dur.
Quelle serait la
réaction de Damien qui avait grandi et appris surtout
à travers les expériences et n'acceptait les
contraintes de l'école qu'à la condition d'y
voir une application directe? Ce fut de se jeter à
l'eau: une vieille habitude! Sans doute la somme des
défis relevés au long des années lui
avait donné cette assurance qu'on peut surmonter ses
peurs, une à une, jusqu'à se retrouver anonyme
dans une classe de secondaire 1 ou, pis encore, en face des
caméras au Club des 100 Watts. L'agressivité
des enfants de son école le surprend toujours de
même que ce manque de chaleur et
d'intérêt, comme un mal de vivre...
Évangéline
poursuit son apprentissage loin du bruit et de la confusion
des polyvalentes. Elle termine son secondaire V en cours du
soir offerts aux adultes. S'orientant vers les
communications, c'est à l'unique condition qu'elles
s'insèrent dans une perspective de rencontres et de
voyages.
Au moment des examens
passés dans chaque école, nous savions que
l'essentiel ne serait pas évalué. Le
léger retard en français ou
mathématiques pourrait toujours être
rattrapé. L'expérience unique de leur voyage
était par contre irremplaçable. Que
deviendront-ils dans cinq ou 10 ans? Nous qui
préférons laisser à l'avenir son
côté mystérieux et imprévisible,
comment pourrions-nous répondre? L'important est
ailleurs, enfoui au fond d'eux comme un trésor et
à jamais inscrit dans leur mémoire.

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