«En rejetant lidée dun référendum sur le droit du Québec à lautodétermination, Daniel Johnson rompt avec les principes de la société libérale et avec les positions défendues traditionnellement par son père et par son parti»
Lauteur, professeur à lUniversité de Sherbrooke,
est lun des signataires dun document confidentiel
qui a suscité de vifs débats lors du dernier
Conseil national du Parti québécois.
u dernier conseil
national du Parti québécois vous avez dit quil
sagissait dun « spectacle passablement désolant ».
Pourquoi ? Essentiellement parce que le vice-premier ministre Landry
a défendu lidée dun référendum sur le droit
à lautodétermination. Vous avez estimé quil était
« déconnecté », quil aurait
fait preuve dégarement ; en somme, parce que la direction
du gouvernement aurait envisagé, même pendant quelques semaines,
lhypothèse dun référendum pour contrer la Cour suprême,
il aurait, à vos yeux, démontré quil est de « moins
en moins pertinent pour lavenir du Québec ». Étant
lun des auteurs de cette proposition, vous comprendrez que je fus surpris
par la vigueur de vos accusations. Et cest pourquoi je vous invite à
répondre à une question toute simple : quallez-vous
donc proposer si la Cour suprême invalide ou restreint le droit du
Québec à lautodétermination? Mais il y a plus encore.
Votre première réaction dénote une série de
ruptures qui minquiètent.
La rupture avec votre formation juridique
Un brin dimagination dabord. Envisageons que la Cour suprême invalide ou restreigne hypothèse fort plausible le droit du Québec à lautodétermination. Elle pourrait ainsi instituer lidée suivante bien que le Québec nait pas légalement le droit à lautodétermination, les conventions de la démocratie lui en confèrent un légitime usage. Elle pourrait cependant poser quelques paramètres :
Devant ce jugement, quallez-vous donc dire ? Que vous étiez contre cette adresse à la cour ? Sans aucun doute. Que le Parti libéral dénonce cette judiciarisation dun processus politique ? Je vous entends déjà ! Et je suis persuadé aussi que vous voterez aussi en faveur dune proposition dénonçant le jugement. Mais rien de tout cela ne sera opérant. Et vous devez le savoir. Dans une société de droit comme la nôtre, aucune de ces actions ninvalidera ou ne limitera la portée du jugement.
Lavocat que vous êtes sait très bien que si les souverainistes orthodoxes vont de lavant avec leur référendum sur la souveraineté en se dérobant à un seul des paramètres fixés par la cour, le processus lui-même serait illégal. Il placerait le Québec dans une état de désobéissance civile.
Une rupture avec votre père
Votre riposte pourrait être celle-ci : toute la faute revient au PQ. Si celui-ci avait mis en veilleuse son option au lendemain du référendum de 1995, rien de tout cela ne serait arrivé. Le gouvernement fédéral naurait pas soumis ses questions à la plus haute instance judiciaire du pays. Et vous auriez peut-être raison ! Mais une fois que le jugement sera rendu, il faudra agir. Si vous trouvez lidée dun référendum sur le droit à lautodétermination si « déconnectée » cest peut-être parce que vous envisagez de sacrifier le droit à lautodétermination. Votre père, dans son livre Égalité ou indépendance, lécrit très clairement au chapitre onze. Sa préférence nest pas lindépendance. Il croit encore au Canada, mais il estime quon doit conserver lautre option comme une possibilité. Il dit ainsi : « Jestime quon ne doit pas, a priori, rejeter la solution séparatiste. Car il peut arriver que lindépendance totale du Québec, pour des raisons qui ne dépendent pas surtout de lui, devienne la seule issue [ ] » Plus loin, au chapitre treize, il écrit encore : « Le droit à lautodétermination [ ] est un patrimoine collectif que je considère comme définitivement acquis et que je ne consentirai jamais à remettre en jeu dans aucune négociation. »
Vous êtes de ceux qui croient toujours en loption canadienne. Pour beaucoup de Québécois, elle est encore très légitime. Mais elle doit demeurer un choix. Si vous ne proposez pas une action réparatrice, vous vous trouverez à nier la nécessaire liberté que votre père a su si bien poser.
La rupture avec lhistoire de votre parti
La troisième grande tradition avec laquelle vous semblez rompre est celle de votre parti, admirablement incarnée par votre prédécesseur. Si certains lont désigné comme le maître de lambivalence, dautres ont perçu chez lui le champion de léquilibre QuébecCanada. En fait, Robert Bourassa est lun de ceux qui ont le plus clairement affirmé que même si leur premier choix était le Canada, le Québec devait conserver une large marge de manuvre.
En 1990, au lendemain de la mort de lAccord du lac Meech, Robert Bourassa résumait ainsi toute sa pratique politique : « Le Québec a la liberté de ses choix ». Cette volonté de choisir, il la réaffirmait encore plus clairement dans la loi 150, laquelle précise deux avenues : ou bien un référendum sur la souveraineté, ou bien un référendum sur un renouvellement du fédéralisme canadien. Certes, il a choisi loption du renouvellement en allant de lavant avec lAccord de Charlottetown, mais la loi posait néanmoins la recevabilité de lautre option : celle de la souveraineté.
En vous moquant de tout recours au peuple pour rétablir ce que la cour aura restreint, vous risquez, dans les faits et dans les usages juridiques, de rompre aussi avec ce passé dont vous êtes le premier héritier. Quallez-vous donc faire ? Sans le vouloir, votre refus dimaginer un recours direct au peuple pour protéger ce droit constituera nécessairement un acquiescement à une réduction de la capacité du Québec de décider de son avenir.
Auriez-vous donc oublié cette idée toute simple : pour défendre vos options de renouvellement du fédéralisme, il est nécessaire que le Canada anglais sache que nous avons encore le droit de partir, sans permission, avec une simple majorité et sans démantèlement territorial. Si la Cour suprême restreint ce droit et si rien nest fait pour le rétablir, il vaut mieux oublier tout ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à toute velléité de renouveler le fédéralisme canadien.
La rupture avec la tradition libérale
La société libérale est fondée sur de grands principes quon ignore très souvent. Le premier : le peuple a des droits qui précèdent lexistence même de lÉtat. Il a été développé par John Locke. Or que dit-il ? « Le peuple garde toujours le pouvoir souverain de se délivrer des entreprises de toutes sortes de personnes [ ] De sorte que le peuple doit être considéré, à cet égard, comme ayant toujours le pouvoir souverain [ ].» Le second principe est celui de léquilibre des branches de lÉtat, lequel empêche les députés et ministres de se dérober dune décision judiciaire, par exemple. Voilà pourquoi une déclaration du pouvoir exécutif québécois ninvaliderait pas le jugement de la cour. Une élection ny changerait rien. Bien plus. Un vote unanime des députés ne limiterait daucune manière la portée du jugement. LAssemblée nationale sest prononcée contre la Constitution de 1982, et pourtant, celle-ci a force de loi depuis quinze ans.
Pour trancher le noeud gordien, il faut revenir au premier principe. Le seul pouvoir qui transcende tous les autres est celui du peuple, qui se manifeste par un référendum. En estimant déconnecté le vice-premier ministre parce quil a jonglé avec cette idée, cest enfin avec cette grande tradition, vieille de trois siècles, que vous vous trouvez à rompre.
Une idée large liée à ce que nous sommes
Lidée dun référendum sur le droit à lautodétermination ne doit pas appartenir à un seul parti. Ce que je crains, cest que votre hésitation à définir une action solide pour maintenir intact ce patrimoine du droit à lautodétermination, qui, selon les mots de votre père, ne se prête à aucune négociation, donne, dans les faits, la tribune aux radicaux des deux côtés. Ils nattendent que la crise pleine de rancunes et démotions pour provoquer une dynamique explosive.
Après tout, vous comprenez peut-être pourquoi Bernard Landry, un souverainiste ferme sans être radical, a réfléchi à cette idée, pourquoi il la publiquement défendue comme étant une hypothèse recevable dans une discussion.
En renouant avec vos racines, vous devriez acquiescer à lidée dun pareil référendum. Le Parti libéral et le Parti québécois endosseraient le OUI en face dune cour de neuf juges et dun gouvernement fédéral empêtré dans la stratégie quil a lui-même lancée (contre votre avis) ! Cette opération se réaliserait sans coût ! Nous pourrions ainsi, lors du prochain rendez-vous électoral, choisir à la fois nos représentants à lAssemblée nationale et indiquer sereinement et simplement sur un autre bulletin de vote que nous proclamons notre droit à lautodétermination.
Telle serait la réponse politique du Québec à la Cour suprême. La campagne des candidats pourrait avoir lieu sur les autres questions. On ne mélangerait pas les deux débats. Quant à la suite, en bien, les deux options resteraient sur la table. Notre proposition pourrait certes être à lavantage des souverainistes mais elle pourrait aussi forcer le reste du Canada à concéder ce que votre parti demande depuis Jean Lesage. Voilà pourquoi une large part des libéraux de votre parti devraient appuyer cette proposition et voilà pourquoi, par-delà les rangs des radicaux fédéralistes et souverainistes, elle devrait recevoir lappui dune très forte majorité de Québécois et Québécoises.
Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 11h26