Ottawa nie lexistence dune hypothèse daffrontement direct avec le souverainisme québécois mais certains signes ne mentent pas.
Il y a douze mois à peine, personne nen avait jamais entendu parler. Aujourdhui, lexpression fait partie du langage politique courant: 1996 aura marqué lémergence du «plan B», lapproche dure, plus ou moins définie, pour contrer le souverainisme québécois. Le gouvernement fédéral nie son existence mais certains gestes disent le contraire, ses opposants le décrient tout en soutenant quil est non avenu et quils nen tiendront pas compte. Son avenir baigne dans lincertitude, mais il a profondément modifié le paysage politique au Canada.
Jean Dion
ébut février,
le chat sort du sac. À loccasion dune réunion du cabinet
Chrétien,
le fraîchement nommé ministre des Affaires intergouvernementales,
Stéphane
Dion, explique sans détours quOttawa garde dans sa manche une stratégie
en deux volets : le « plan A », qui vise la
« réconciliation » au sein du Canada
par lamélioration de la fédération, mais aussi le
« plan B », la définition en forme davertissement
des « règles de la sécession »
du Québec.
Depuis le référendum doctobre 1995, le fédéral avait tout juste haussé le ton. En novembre, à Toronto, Jean Chrétien indiquait quil prendrait les mesures nécessaires pour « garantir la stabilité politique » au pays ; le mois suivant, il déclarait quil sassurerait que la prochaine fois, la question serait « clairement posée » aux Québécois. Mais ces considérations restaient à larrière-scène, Ottawa préférant mettre laccent sur ladoption par les Communes de résolutions relatives à la société distincte et aux veto constitutionnels régionaux.
Dailleurs, au lendemain des commentaires de M. Dion, M. Chrétien les contredit. « Il ny a pas de plan A, B, C, D », affirme-t-il, ajoutant que ses intentions sont plutôt « dharmoniser, de simplifier, de décentraliser, de réorganiser la fédération pour quelle fonctionne mieux ». Il y a toutefois anguille sous roche : à dautres propos de son ministre, voulant que « si le Canada est divisible, le Québec lest aussi », le premier ministre réagit en précisant que cette approche est « logique », bien quil ne veuille pas saventurer plus loin sur le terrain glissant de la partition du territoire, que des anglophones et des autochtones se sont mis en frais de promouvoir aussitôt après la très mince victoire du NON.
À cet égard, le discours fédéral se radicalise. À la mi-février, le ministre des Affaires indienne Ron Irwin soutient que les territoires autochtones nappartiennent pas au Québec et pourraient donc sen détacher advenant laccession de la province à la souveraineté. À Ottawa, personne ne sinscrit en faux contre cette affirmation.
Fin février, les choses se précisent encore, quoique à petits pas. Dans un discours du Trône, Ottawa prévient en une seule phrase quil ne se prêtera plus au jeu des séparatistes comme il lavait fait en 1980 et 1995. « Tant quil sera question dun autre référendum au Québec, apprend-on, le gouvernement sacquittera de sa responsabilité, qui est de sassurer que lon joue cartes sur table, que les règles sont équitables, que les conséquences sont clairement énoncées et que les Canadiens, où quils vivent, ont leur mot à dire sur lavenir de leur pays. » Imposition dune question ? Référendum pancanadien ? Impossible de savoir exactement.
Le discours du Trône met toutefois en valeur une autre avenue : le gouvernement donne les premières indications quant aux lieux de réforme quil entend privilégier: les mines, les forêts, mais aussi la très controversée formation de la main-duvre, quil est prêt à remettre aux provinces à certaines conditions. Dans le même ordre didées, le ministre Dion amorce en avril une tournée des capitales provinciales afin de promouvoir la reconnaissance constitutionnelle de la société distincte une allusion du Parti libéral au concept de « foyer principal » sera promptement enterrée. Il prévient toutefois que le processus sera long et que rien ne sera fait en vase clos, sans que les Canadiens y consentent massivement.
En mai, le plan B revient à la surface. Ottawa annonce en effet quil interviendra dans la cause de lavocat Guy Bertrand, qui veut faire déclarer invalides par les tribunaux tout nouveau référendum et toute déclaration unilatérale de souveraineté. Enfilant des gants blancs, le ministre de la Justice Allan Rock précise cependant que le geste fédéral ne concerne pas le fond du recours Bertrand, mais soppose simplement à une requête en irrecevabilité déposée par Québec. Celui-ci argue que lindépendance est une question politique et non juridique ou, si elle est juridique, quelle relève du droit international et quen cela, elle échappe aux tribunaux et à la Constitution du Canada.
Parallèlement, M. Chrétien pose de nouvelles conditions. Non seulement la question référendaire devra dorénavant être claire, une majorité simple ne suffira pas non plus aux séparatistes. « 50 % plus une voix, ce nest pas suffisant. [ ] Si jamais une province tient un référendum, jespère quil y aura une discussion afin que les règles soient connues des deux parties. Et à ce moment, si quelquun me dit 50 % + 1 suffit à briser le Canada, je lui dirai de retourner chez lui », déclare-t-il à la télé américaine.
Fin août, la Cour supérieure du Québec déclare recevable la requête Bertrand. Fort de cette victoire partielle, Ottawa va plus loin. Trois semaines plus tard, il dépose une demande davis à la Cour suprême, dans laquelle il invite le plus haut tribunal du pays à déterminer notamment si le Québec a le droit de déclarer unilatéralement son indépendance en vertu du droit canadien et du droit international. La cour devrait faire connaître ses conclusions en 1997 ou en 1998.
Lautomne sera par ailleurs chaud sur le front du partitionnisme, que le fédéral affirme ne pas encourager mais ne décourage pas non plus en répétant que ce sont les souverainistes qui veulent dabord morceler le territoire. En octobre et novembre, trois villes à majorité anglophone de lîle de Montréal Côte-Saint-Luc, Hampstead et Beaconsfield adoptent des résolutions prévoyant la tenue de référendums municipaux sur leur maintient au Canada advenant la sécession. Il y a deux semaines, le ministre Stéphane Dion prévenait encore une fois que la séparation mènerait inévitablement à de douloureuses querelles sur le fractionnement du Québec.
Conséquence direct de la frayeur imprévus qua éprouvé le Canada anglais à loccasion du référendum, conséquence aussi du comportement jugé inadéquat du gouvernement fédéral pendant la campagne, le plan B a soulevé lire des souverainistes, qui y voient un affront à la démocratie québécoise, une volonté de confrontation et un manque de fair-play pourquoi changer les règles à la troisième partie quand on a participé aux deux premières de plein gré ? de la part dOttawa. Il a dautre part mis mal à laise des fédéralistes, à commencer par les libéraux de Daniel Johnson, qui ont préféré parler dautre chose avant de revenir aux conditions de Meech.
Ne serait-ce que parce quune forte majorité de Canadiens lappuient, que parce quil peut influencer beaucoup de Québécois au nationalisme mitigé, le plan B semble là pour rester, au moins en guise dépouvantail. Même si ses partisans éludent les questions afférentes en arguant quelles sont hypothétiques, et même si aucun de ses éléments nest au fond très clair. Car, comme la fait remarquer M. Chrétien en fin dannée, « quand vous tenez une négociation, vous ne donnez pas votre réponse avant quelle commence ».
Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 0h05