Le Québec a mal à sa réputation. Très mal. Par les temps qui courent, guère une semaine sinon une journée ne passe sans que, dans les médias de langue anglaise du Canada, il se fasse sérieusement varloper. Loption souverainiste et par extension le nationalisme et par extension la communauté francophone entière se font traiter de tous les noms. Mais que se passe-t-il donc ?
Jean Dion
Le Devoir
Premier de deux articles
n connaît les
réquisitoires impitoyables de Mordecai
Richler. On connaît aussi les charges à fond de
train, incendiaires, de Diane Francis dans The Financial Post. On
a un peu moins entendu parler de la presse qui, dOttawa à Vancouver,
sest déchaînée au lendemain du référendum
doctobre 1995 : xénophobie,
ethnocentrisme, racisme, antisémitisme, tribalisme, chambres à
gaz, Rwanda, Bosnie, la nuance nétait pas particulièrement
à lordre du jour.
Les choses ne se sont pas arrangées depuis. En octobre dernier, le chef Matthew New Coon Come affirmait que « le gouvernement sécessionniste du Québec, dont les politiques étaient fondées jusquici sur le nationalisme ethnique, fait maintenant valoir des positions empreintes de discrimination raciale ». Plus récemment, Michael Harris, chroniqueur au Sun dOttawa, comparait carrément le Parti et le Bloc québécois au Front national de Jean-Marie Le Pen et parlait de « nettoyage ethnique discret ». Laffaire Jean-Louis Roux, de son côté, a fait ressortir des placards des squelettes aussi hideux que controversés. Et la liste sallonge. Elle est déjà haute comme ça. On y dépeint, nous exagérons à peine, un Québec vulnérable, condamné sans la caution canadienne à verser dans les pires excès et à flirter avec le nazisme.
Exemples isolés, tout de même ? Ce nest pas lavis de Peter Scowen, rédacteur en chef de lhebdomadaire Hour, qui écrivait dans un récent numéro que « le dénigrement continuel de la réputation des Québécois francophones par le Canada anglais équivaut à lune des entreprises de diffamation dun peuple les plus outrancières et soutenues de lhistoire de ce pays ». Dans Lactualité, Jean Paré évoquait pour sa part une campagne de « salissage » amenant beaucoup de Canadiens à croire que « le Québec est une réserve ethnocentrique peuplée de racistes qui bouffent les anglophones ramassés la veille par les SS de la loi 101 ».
Tant demphase soulève des questions essentielles. Le phénomène est-il récurrent ou ponctuel, enraciné ou conséquence du dernier référendum ? Existe-t-il vraiment une campagne visant à calomnier systématiquement le Québec ? Et surtout, si oui, pourquoi ? Et pourquoi les rapprochements si fréquents avec le tribalisme, le fascisme, le racisme ?
Dans son récent essai LObsession ethnique, le professeur Guy Bouthillier, dont les positions souverainistes sont bien connues, tend à poser le rabaissement du Québec par le reste du pays comme un phénomène historique. Citant lui-même Gregory Baum, professeur à luniversité McGill, il évoque « le mépris et lhostilité héréditaires des anglophones du Canada à lendroit du Québec ».
Kenneth McRoberts, politologue à luniversité York de Toronto, convient que les attaques contre le Québec francophone, « ce nest pas nouveau : il y a toujours eu une propension à voir le Québec comme une société xénophobe avec des tendances réactionnaires ». Toutefois, ajoute-t-il, il ne faut pas perdre de vue que le verdict serré du 30 octobre a attisé les passions et inauguré une « période assez malsaine ». « Le Canada a le sentiment davoir investi beaucoup de ressources pour trouver un arrangement avec le Québec. Or il y a aujourdhui beaucoup de frustration et de colère à voir que la moitié des Québécois ne voient pas leur pays de la même façon queux, voire quils lont rejeté. Il ne faut pas sattendre à ce que les sentiments soient très tendres dans ces circonstances. Ils se disent que sils nacceptent pas le Canada comme eux, cest quil doit y avoir chez les Québécois quelque chose darriéré », note-t-il.
M. McRoberts tient également à souligner que lallusion de Jacques Parizeau à « des votes ethniques » comme cause de la défaite du OUI « na pas aidé. Ça confirmé les arrière-pensées de bien des gens au Canada anglais ». De plus, « il ne faut jamais oublier quil y a un premier ministre, un Québécois, qui a dit que le nationalisme québécois était tribal. Pour beaucoup de Canadiens anglais, [Pierre] Trudeau est devenu linterprète du Québec, et il jouit toujours dune grande autorité au Canada ».
Le sociologue Gary Caldwell, qui a déjà parlé de « démonisation » du Québec, pousse un peu plus loin lanalyse. Selon lui, le Canada a vécu au début des années 1980 une profonde transformation de sa culture politique : on est alors passé de la culture dinspiration britannique, fondée sur la tradition (absence de constitution écrite) et sur lallégeance à la Couronne comme seul critère dappartenance au pays à une culture républicaine et néolibérale similaire à celles de la France ou des États-Unis, où la notion de bien commun sappuie sur lindividu, et doù la cohabitation des nations en un État a été évacuée. Si on y ajoute labsence de « conscience historique », imputable notamment à limmigration et qui fait en sorte que lon oublie que le Canada est à lorigine un pacte entre deux peuples, tout est en place pour une incompréhension profonde des motivations québécoises. Et de leur dénigrement, quest venu amplifier le référendum.
En vertu de cette idée répandue, au Canada anglais, « on se dit que ces gens-là [les Québécois francophones], qui prétendent être une nation à lintérieur de notre république, sont foncièrement antidémocrates, antilibéraux et même fascisants, et quil va falloir mater ça. On nest plus capable de concevoir plusieurs nations dans la cité politique ». Pour cette raison, M. Caldwell précise même que les attaques contre le Québec sont pratiquement « inconscientes », faites « sans réelle méchanceté », le résultat d« une conjoncture qui se construit sans que les gens sen rendent compte ».
Daprès le sociologue, les « dérives » verbales ont toujours ressurgi au Canada à la faveur de crises, comme laffaire Louis Riel ou la bataille de la Conscription. De même la Deuxième Guerre mondiale a laissé des traces en attribuant à tout nationalisme une tare inguérissable. Mais ce qui est différent et « inquiétant » cette fois, « cest que les voix modérées, les représentants des élites intellectuelles qui ont une conscience historique sont beaucoup moins présents. Il ny a pas de contrepoids ».
Personne ne sen soucie? Le constat est aussi celui de Jean Paré, qui déplore le silence des intellectuels, voire leur tendance à se ranger dans chacun des camps. Mais le journaliste refuse de voir quelque complot et attribue le dérapage à un « effet médias » qui amplifie tout : « Tout ce qui est dramatique fait une meilleure histoire. »
M. Paré croit que la charge est le fait d« une poignée dactivistes qui sont en guerre contre les indépendantistes et chez qui lémotion, la colère, la rage, le désir de vaincre les ennemis du Canada prend le dessus sur le jugement journalistique ». Ainsi des reportages apocalyptiques sur Montréal, dont « les éditeurs ont limpression que ça vend de la copie ». « Je naccuse personne, poursuit-il. Je constate simplement quil y a beaucoup de désinformation, volontaire ou involontaire. [ ] Le Canada réagit comme quelquun qui est menacé. Ça fait partie dune réalité, et il faut sen rendre compte. »
Étrangement, et pour montrer le fossé qui sépare les perceptions, on pourrait prendre les propos qui précèdent et leur flaire dire exactement le contraire. Récemment, Janice Kennedy, chroniqueur au Citizen dOttawa, sinsurgeait ainsi contre le silence du Canada contre la campagne dEnglish-bashing qui a cours au Québec !
Exemples à lappui Gilles Proulx, Nathalie Petrowski, Josée Legault et Lise Bissonnette , Mme Kennedy sinsurgeait contre « le gouvernement francophone et les élites médiatiques qui dénigrent impunément les Anglos. [Ce qui étonne], cest que le reste du pays nentend rien. [ ] Par manque de courage, ignorance ou présomption de supériorité morale, nous nentendons jamais parler en mal du Québec. Allez savoir pourquoi ».
En définitive, tous nadhèrent pas à lhypothèse du salissage du Québec. Robert Libman, ancien chef du Parti Égalité, aujourdhui président de la section québécoise de Bnai Brith Canada, est lun de ceux-là. Il a déclaré récemment, après la publication dans un journal allemand dun article où on soutenait que le Québec était « aussi antisémite quil y a 50 ans », que laffirmation était « exagérée ».
Le Québec, dit M. Libman, « nest pas une société raciste ». Mais comme il existe « une possibilité dinstabilité politique ici plutôt quailleurs », il est normal que certains il qualifie par ailleurs ceux qui médisent dun Québec censément xénophobe de « cas isolés » craignent déventuels dérapages.
« Si les choses devaient dégringoler ici, si advenant la souveraineté du Québec, il y avait des problèmes économiques, sociaux ou politiques, lhistoire nous montre que ces circonstances donnent parfois loccasion à des extrémistes qui sont aujourdhui à la marge du mouvement nationaliste au Québec de prendre un peu plus de place, de puissance ou dimportance », note M. Libman.
Cela dit, il resterait peut-être enfin à savoir pourquoi,
si les Québécois sont si enclins à la xénophobie
et au fascisme quon le laisse entendre, le reste du Canada tient tant
à les garder en son sein. Mais cest là un autre débat
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Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 0h02