Lanalyse que fait léditorialiste Alain Dubuc de laffaire Rakoff est étonnante
Geneviève Moisan
Lauteure prépare une thèse de doctorat à
lÉcole des hautes études en sciences sociales de Paris
e trouve préoccupante
lanalyse de laffaire Martin-Rakoff par Alain Dubuc dans le journal La
Presse. Sous le titre « La tentation du tribalisme »
(30 août), La Presse ramène à une tempête
dans un verre deau le cas fait par les médias du prétendu
« profil psychologique » que lon a voulu attacher
au premier ministre Lucien Bouchard.
Cette estimation de léditorialiste en chef du quotidien La Presse
se fonde sur des mises en balance dont il y a lieu de sétonner.
M. Dubuc juge éloquente la semaine où sont parues les séries darticles à la une du Ottawa Citizen et de la plus grande partie de la presse canadienne-anglaise, particulièrement de lempire Conrad Black, puis les commentaires de la presse francophone et québécoise. Il y trouve clairement illustré le climat dirrationalité et de préjugés ethniques qui entoure à présent la question toujours aggravée du rapport Québec-Canada. Il y observe dinquiétantes poussées de tribalisme et il utilise de fortes expressions pour caractériser le trouble actuel des esprits, tout en essayant de donner lexemple de la pondération et du discernement.
Or il pousse ces vertus jusquà distribuer également aux parties en présence limputabilité des récents dérapages.
Il décrète demblée que lattaque des Martin-Rakoff est méprisable et stupide : cest du tribalisme contre les Québécois. Mais dans lautre camp, celui de la presse francophone et québécoise, il note que les réactions ne sont guère plus sensées.
Prenant pour exemple la réponse du Devoir, il la voit relever du « délire paranoïaque », du tribalisme, aussi, et même « primaire ». En fait, la charge Martin-Rakoff et la réaction du Devoir séquivalent à ses yeux comme « deux manifestations symétriques de la même hystérie », également indignes dintérêt.
Quant aux auteurs politiques de ce procédé, peut-être sans précédent dans notre histoire connue, M. Dubuc trouve que leur acharnement contre la personne du premier ministre Bouchard est à jumeler avec « le traitement odieux que le Québec réserve à Jean Chrétien ».
Il ne précise pas davantage la nature de cette infamie symétrique des Québécois, mais on na sans doute quà considérer la profondeur de leur réprobation pour les vues constitutionnelles du premier ministre canadien : comment ne pas se désoler, en effet, dune insensibilité à ce point massive et têtue devant les efforts dun compatriote manifestement consacré à la venue dune confédération véritable, ouverte et moderne, efficace et « évolutive », mais fidèle à lesprit de ses pionniers, fondée sur le respect et la reconnaissance des peuples, à lavant-garde ce que lexpérience canadienne a pu représenter de meilleur ?
Que lon regarde donc au Québec cette ignorance honteuse de la pensée de Jean Chrétien, dit M. Dubuc, et on comprendra que la déraison dun peuple vaut bien celle dun autre ; et que la « tempête dans le verre deau » est tout bonnement le « clash de deux irrationalités, de deux projets fermés, de deux refus qui mènent à lincompréhension et à lescalade ». Tout de même, on sétonnera de cette adéquation entre la perception spontanée dune communauté et laction vicieuse et concertée dun groupe de puissants intrigants.
Cest en vertu du même aveuglement tribal, semble-t-il à M. Dubuc, que le Québec sémeut du sort réservé aux francophones des autres provinces, « tout en gommant pudiquement de sa conscience les écarts dans le traitement de ses anglophones ». Et ainsi de suite se développe lévaluation équilibrée du journal La Presse.
Naturellement, quiconque a pris connaissance des articles ou du livre de Lawrence Martin aura tout de suite aperçu, sil nest déjà circonvenu, le caractère haineux et mensonger de lopération mais, plus encore, une atteinte grave aux règles minimales de la coexistence civile. Il aura sauté aux yeux que ces écrits ont calomnié jusquau plus intime des personnes et dune famille, méprisé les traditions et les valeurs dun peuple, traité son aspiration à la souveraineté comme lexcroissance dune mentalité ignorante et aliénée, et quon aura donné pour impératif médical la disqualification du chef souverainiste, en tant que sujet potentiel dune pathologie parmi les plus meurtrières de ce siècle.
Mais à lautre bout du « débat », quels furent donc dans Le Devoir ces accès de « délire paranoïaque » ; et de « tribalisme primaire » qui auraient fourni léquivalent de ces dangereuses absurdités ? Le nombre et le ton des reportages ? Mais Le Devoir a plutôt choisi la discrétion, devant le malveillant déluge, à linstar de la presse francophone en général. Ou la bêtise aurait-elle été dans léditorial de Lise Bissonnette ? Dans la chronique de Josée Legault ?
Il est vrai quil y fut exprimé de létonnement et de lindignation, et quy fut signalée lorchestration de la manuvre. On sy est interrogé sur ce que le coup peut représenter comme dégradation des méthodes et comme menace à la paix de nos sociétés. Et on a attiré lattention sur la montée de la haine et labaissement de léthique dans les médias anglophones du Canada et du Québec, choses qui deviennent toujours plus évidentes et alarmantes.
Mais qui donc aura vu dans Le Devoir la moindre apparence des aberrations dénoncées par M. Dubuc ? Ou faudra-t-il craindre que lirrationnel ait gagné jusquau discours de La Presse ?
Je vois surtout quon y a voulu banaliser une affaire et recouvrir une situation quil importe au plus haut point de connaître, afin que chacun soit plus lucide et vigilant, les fédéralistes mieux informés des chemins où on les engage, et les souverainistes plus attachés que jamais aux valeurs de fair play, de démocratie et de paix, pour ce qui concerne le projet de la venue au monde du peuple québécois.
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 23h32