
Position dYves Beauchemin
Extraits de:
- Beauchemin,
Yves. « La recette impossible. 1 Faire la promotion simultanée
du bilinguisme et du français est aussi difficile que de préparer
une salade de poulet
végétarienne » in :
Le Devoir, 19 novembre 1996, p. A7.
Les effets du bilinguisme
l y a, comme chacun
sait, deux sortes de bilinguisme: lindividuel et linstitutionnel. Tout
le monde conviendra que le premier constitue un atout. Parler deux langues
ouvre bien des portes, en parler plusieurs fait des merveilles. Mais quen
est-il du bilinguisme institutionnel, celui qui permet, non pas à
une, mais à deux langues de servir de moyens de communication publique?
Il faut le juger par ses effets. Nous les connaissons fort bien, pour les
avoir longtemps subis. Jen vois sept.
- Une fois restauré, le bilinguisme institutionnel décuplera
lénorme pression culturelle anglaise qui sexerce sur les Québécois.
Nous formons 2% de lAmérique du Nord. Le reste parle anglais ou
sapprête à le parler. Cest 6 millions de demi de locuteurs
contre 270 millions. Un carré de sucre à côté
dun gallon de café. Il ne faut pas se complaire dans sa petitesse,
mais il serait imprudent doublier sa taille.
- Le bilinguisme fera de langlais la langue commune de toute lAmérique
du Nord, y compris le Québec. Langlais deviendra le véhicule
tout terrain qui permet de se débrouiller partout et en toutes circonstances.
Tôt ou tard, le français deviendra inutile, puis folklorique.
Finalement, il sétiolera. On dira que la lampe à lhuile
a cédé la place à lampoule électrique.
- Le bilinguisme, rendant lapprentissage du français facultatif,
gênera ou bloquera la francisation des allophones et des anglophones.
Seule une infime minorité de gens apprennent une langue par plaisir.
Les autres le font par nécessité, car cela demande beaucoup
defforts. Les immigrants ne se francisent pas par sentimentalisme, mais
pour gagner leur vie. Cest bien normal. Sils jugent que langlais leur
suffit, ils abandonneront le français.
- Le bilinguisme faussera la réalité. Sur les affiches,
dans les esprits, il réduira la majorité francophone de 83,5%
à 50% et grossira la minorité anglophone de 11% à
50%. Car les Anglo-Québécois ne veulent pas danglais deux
fois plus petit et combattent déjà le compromis du français
prioritaire (voyez Galganov et cie). Le journaliste William
Johnson lui trouve même une connotation
nazie, le qualifiant de
French über alles (The Gazette, 23 août 1996),
allusion au slogan hitlérien Deutschland über alles
(lAllemagne au-dessus de tous). Il y a une leçon dans tout cela:
mollissez, reculez, vos adversaires exigeront toujours plus. À vouloir
donner sa chemise, on se retrouve parfois sans pantalon.
- Le bilinguisme sapera la confiance des Québécois en eux-mêmes.
Une affiche bilingue nous dit entre les lignes: «Tu nes pas le
seul maître chez toi». Ce conditionnement collectif, commencé
avec la Conquête anglaise, avait fait de nous un peuple hésitant
et craintif. Pour beaucoup, ce statut déternels deuxièmes
semblait coïncider avec la vie. La loi 101 était en train de
nous guérir de cette infirmité. Revenir au bilinguisme constitue
donc une régression, car ce dernier est toujours la marque dune
défaite. Le premier drapeau quun conquérant plante dans
un pays, cest sa langue. Les Polonais ont subi le russe, les Tchèques
lallemand, les Écossais langlais; ces derniers y ont perdu leur
langue.
- Le bilinguisme affirme implicitement linsuffisance du français
devant les exigences de la vie. Sinon, pourquoi une autre langue viendrait-elle
à la rescousse? Et, dans ces conditions, comment la langue «assistée»
pourrait-elle inspirer de lintérêt, du respect et de lamour
à ses locuteurs actuels ou futurs?
- Le bilinguisme refera du français une langue de traduction (We
deliver, nous délivrons; Steamed Hot dog, Hot dog stimés).
Parent pauvre et minable imitateur, le français recommencera à
se dégrader, exprimant avec une pathétique éloquence
notre humiliation collective.
Extraits de:
- Beauchemin,
Yves. «La recette impossible. 2 Douze mauvaises raisons de garder
la loi 86» in: Le Devoir, 20 novembre 1996, p. A7.
Mauvaises raisons de garder la loi 86 (selon Yves Beauchemin)
[Yves Beauchemin en énonce douze, je cite les raisons
qui mapparaissent les plus percutantes. Consultez loriginal.]
Laffichage bilingue, permis par la loi 86, restera limité.
- Faux. Il se propage lentement, car changer les affiches coûte
cher, mais il sagit dune vague de fond. La plupart des nouvelles affiches
sont bilingues. On le voit à Montréal dans Parc Extension,
Côte-des-Neiges, NDG et lOuest-de-lîle, qui sont précisément
les endroits où les immigrants sétablissent en grand nombre.
René Lévesque écrivait: «À sa manière,
chaque affiche bilingue dit à limmigrant: Il y a deux langues
ici: le français et langlais. On choisit celle quon veut. Elle
dit à langlais: Pas besoin dapprendre le français: tout
est traduit.»
Endurons la loi 86 jusquau prochain référendum. La souveraineté
assurera le triomphe du français.
- Cest en rêvant ainsi que Perrette a dû casser son pot au lait.
Le maintien de la loi 86 aggravera langlicisation
de Montréal, où le français recule déjà
comme langue parlée à la maison. La perte de Montréal
portera sans doute un coup fatal au projet souverainiste. La fin de la
Louisiane française na-t-elle pas commencé par langlicisation
de la Nouvelle-Orléans?
Il faut éviter les batailles linguistiques, qui nuisent à
léconomie montréalaise.
- [
] Devons-nous sacrifier notre langue pour des emplois? Il y a là
un débat intéressant à faire, que M. [Serge] Ménard
[ministre de la métropole] devrait ouvrir. Si les Québécois
sobstinent depuis deux siècles à parler français,
mest avis que ce nest pas par souci de rentabilité mais par dignité.
Cela dit, il ne faut pas sous-estimer les problèmes économiques
du Québec. Nous devons, au contraire, continuer à conjuguer
économie et français, plutôt que de les opposer ou
nous résigner à perdre sur les deux terrains. Pensons aux
20 dernières années: la francisation du Québec na-t-elle
pas servi de tremplin à nos hommes daffaires? En saffirmant, notre
langue leur a permis de simposer.
Le rétablissement de la loi 101 contrevient à un jugement
de la Cour suprême du Canada.
- Rappelons que cette cour, composée de neuf juges six anglophones,
trois francophones, tous fédéralistes et choisis par Ottawa
nest que lexpression juridique de la volonté politique du Canada
anglais. Lhistoire de ses jugements, qui nous ont en général
défavorisés, démontre que les peuples, comme les individus,
veillent spontanément à leurs intérêts. Le gouvernement
Bouchard conteste avec raison la légitimité de la Cour suprême
dans le dossier référendaire. Pourquoi fait-il mine de sappuyer
sur elle dans le dossier linguistique?
Lunilinguisme français attaque les droits individuels de la
minorité anglo-montréalaise.
- Voilà un argument qui sera abandonné lorsque les francophones
seront devenus minoritaires à Montréal. ceux qui nous demandent
aujourdhui de respecter la minorité exigeront alors que nous respections
la majorité. Cest ce que nous enseigne lhistoire des minorités
françaises dans les autres provinces du Canada. Pour grossière
que soit la ruse, elle a souvent marché. Marchera-t-elle encore?






Dernière
mise à jour : 29 décembre 1999, 23h59