La québécophobie déferlante au Canada anglais prépare la guerre
Ce texte est reproduit du numéro dété 1997 du magazine VO : Vie ouvrière.
aciste. Fasciste. Intolérant.
Depuis quelques années, les accusations vont en samplifiant. Le
« presque-OUI » doctobre 1995 a inauguré
une nouvelle véhémence. Mais plutôt que de se faire
ici, sur la place publique, le procès du « Québec »,
société, gouvernement et population confondus, se fait ailleurs.
Dans notre dos. Politique linguistique et projets indépendantistes
sont évidemment les principales pièces à conviction.
Dans lannée préréférendaire, le Financial Post proposait demprisonner Parizeau pour haute trahison, Peter C. Newman de Macleans demandait soutien de lArmée canadienne pour combattre Parti québécois. La correspondance ouverte sur Internet est très animée : par exemple, un monsieur soutient que Lucien Bouchard est payé par Washington pour démanteler le Canada et que sa bactérie mangeuse de chair lui a été inoculée par des agents de la CIA pour à la fois en faire une légende de lindépendance et pour le faire taire. The Ottawa Sun compare le PQ et le BQ au Front national français. Les plus insidieux parlent de la « ghettoïsation » du Québec. Les grandes gueules du prolo appréciées par les tribunes publiques canadiennes font régulièrement du mange-québécois. Elle trouve facilement preneur, cette image du Québec plaignard profiteur des rentes et subventions fédérales, ethnocentriste, raciste et ennemi des libertés individuelles.
Le Boston Globe affirme en « une » que « les séparatistes font fuir les anglophones et chuter léconomie » et cite un psychologue prétendant que la moitié de la population, inquiète, ne dort plus la nuit (cité par PC, Le Devoir, 26 mars 1997). Le Mexico City Times, le Wall Street Journal, le Scottland On Sunday, The Economist, le Baltimore Morning Sun ont contribué à la charge. Les exagérations sont montées en épingle, relayées de démagogues en médias. Même des fédéralistes comme Jean Paré (de lActualité) et Roger D. Landry (de La Presse) sinquiète des répercussions de ces airs de radio rwandaise. Où sont les limites du laisser-dire ?
Tant que cest la populace qui invective individuellement, cela est pratiquement incontournable. Les journalistes, rappelons-nous, avaient découvert que les piétineurs de drapeaux québécois à Sault-Sainte-Marie étaient lun le mari divorcé dune Québécoise francophone, lautre, un Anglo-Québécois en chômage. Rien de très réfléchi comme motivations. Mais quand les abus langagiers viennent à répétition, du président de lAssociation olympique canadienne ou de la rédactrice en chef du plus gros journal financier du Canada (The Financtial Post), largement diffusé à travers le monde, le problème peut avoir des conséquences graves.
La majeure partie des populations mondiales ne connaîtra jamais le Québec que par leurs propres médias. Et sen fera une image rapide. Larmée états-unienne débarquerait demain matin au Québec (ou lArmée canadienne, comme en 1970) que bien des gens, à travers le monde, rangeraient spontanément linformation dans la catégorie « bonnes nouvelles ».
La spectaculaire altercation Chrétien-Clennett de lan dernier est révélatrice. Dans un premier temps, les manifestants anti-chômage à la fête du drapeau canadien ont été qualifiés de « union goons » (fiers-à-bras syndicalistes) par Ottawa. « Ils ne mavaient pas regardé » nous dit le mince Bill Clennett avec humour. Lexplication ne suffisant pas pour diminuer le capital de sympathie pour Clennett (ou le capital dantipathie pour Chrétien), cest dans un deuxième temps que Sheila Copps découvrira de supposés « séparatistes déguisés en chômeurs ».
La dame en blanc et rouge eut beaucoup plus de succès dans ce plaidoyer : les semaines suivantes, le répondeur téléphonique de Bill Clennett enregistrait insultes, remontrances et menaces de mort. « Jai senti, dans cette histoire-là, que les relationnistes du gouvernement fédéral étaient mieux outillés et plus forts que nous », conclut Clennett.
Le 27 novembre 1996, Bill Clennett répondait aux inepties de Diane Francis dans les pages du journal Le Droit, dénonçant l« escalade verbale » et un « glissement vers une spirale dangereuse de déshumanisation de ladversaire qui a conduit aux moments les plus sombres qua connus cette planète ».
Plusieurs fédéralistes durcissent la ligné. Les anglophones du Québec ont choisi, presque en bloc de rester Canadiens majoritaires, et la peur du changement leur donne des dents. Ils prônent un Canada paternaliste et revendiquent pour le Québec le tough love. Comme le débarquement fédéraliste préréférendaire, qui disait officiellement « We love you » et pratiquement, sur le terrain, « Dont break our country, bastards ». Le. Québec entier est torpillé pour crime de lèse-majorité. Comment expliquer lampleur de ces attaques ? Elles sont nourries dici. Et relayées.
Quand le journal états-unien Foreign Affairs parle du Québec, il parle de partition et cite Diane Francis. Cest Howard Galganov et Mordecai Richler qui sont interviewés par un journal de Francfort. Cest de Montréal que CJAD met en ondes ses tribunes téléphoniques. Cest ici que Conrad Black a radicalisé le seul quotidien anglophone. Cest le cabinet montréalais Hainen Blaikie (et P. É. Trudeau) qui prend gracieusement (?) la défense de Esther Delisle dans sa « revisitation » de lhistoire. Cest Bill Sullivan, le président de la St. James Society de Montréal, qui annonce « un gigantesque Oka » en cas dindépendance.
Ironiquement, cest en Allemagne et en Italie qua le plus été relayé, depuis un an, ce discours anglo-canadien. Ces deux pays, qui ont connu la tentation fasciste, ont-ils une conscience à se refaire ? Paul Létourneau, professeur dhistoire allemande, écrivait au Devoir : « Le peu dAllemands qui sintéressent à létude de la société canadienne uvrent le plus souvent dans les instituts danglais ou de sciences politiques. Ainsi, ils appréhendent notre problématique principalement à travers les médias de langue anglaise au Canada » et déplore « le déséquilibre causé par labsence dauteurs québécois, alors que les relations Québec-Canada constituent un thème privilégié ». Dans les deux pays, le Québec vient de fermer ses représentations officielles
Le racisme dévie toujours lobjet du mépris : on a médit sur les juifs plutôt que sur les pouvoirs financiers. On confond lArabe et le terroriste. Les accusations de racisme sont comme celles de crimes envers les enfants. Insidieuses, elles condamnent en même temps. Une défense complète est impossible.
Les Québécois ont la fibre coupable facile des colonisés. Quand Alain Bihr, du Monde diplomatique, est venu examiner la situation, il na retenu que lexamen de conscience dune gauche souverainiste conciliante à lexcès (juillet 1995, pages 6 et 7). Plus récemment, un groupe de défense des droits des locataires de louest de Montréal a refusé de participer à une manifestation autour des maisons très cossues de Westmount, de « peur que cela soit interprété comme de langlophobie ». Solidarité et positionnement anglophone ? Ou peur des réactions canadiennes ?
Bien sûr, lhistoire des deux solitudes est jalonnée de conflits qui ont laissé des cicatrices. Débats sur la conscription, sur Meech et Charlottetown, sur le libre-échange avec les États-Unis, le Québec a prouvé souvent sa spécificité, et des priorités différentes. Selon un sondage récent effectué pour le magazine Report on Business, les gens daffaires québécois sont de loin les seuls au Canada à souhaiter majoritairement que lÉtat gère les casinos et les vidéopokers (rapporté par Commerce, décembre 1996, page 8).
Par-delà la Constitution canadienne, cest la différence qui est visée, cest lintervention étatique. Le credo néolibéral saccommode très bien de la pensée unique, de langlicisation de la planète, des vastes marchés de libre consommation. Au point de confondre cette liberté individuelle ; et la démocratie. Pour le néolibéralisme, la démocratie équivaut exactement au degré dabsence de 1État, qui doit, tout au plus, assurer lordre. Le président états-unien Bill Clinton ne parle ainsi plus que de « démocratie de marchés ».
Létiquette de social-démocrate appliquée au gouvernement Bouchard nous fait sourire (ou pleurer). Le « déficit zéro » de BouchardLandry et les compressions dans la protection sociale ne sont pas invoqués pour condamner les choix inhumains qui la jalonnent mais pour sinquiéter de ce quun Québec, avec une nouvelle santé économique (!), pourrait être plus majoritairement indépendantiste. Lantiquébécisme se nourrit de ce qui reste des lois 101 et 78, du monstre Hydro-Québec, de la Caisse de dépôt et de placements.
Quand Diane Francis parle de la création de la Caisse ou de laide du gouvernement dans la vente de compagnies états-uniennes à des intérêts québécois, il sagit de stratégies « interventionnistes, non nécessaires et injustes » (page 15) : linterventionnisme prend une stature criminelle. Notre ami Claude Picher lui-même, de La Presse, lorsquil discourt sur la « perception, à légard du Québec, terriblement négative par les temps qui courent », déplore les cotisations sociales de nos entreprises (mardi 6 août 196, page C3).
Gilles Rhéaume est daccord avec cette analyse. Selon lui, la gauche canadienne se distingue, et le NPD est le seul parti politique canadien, outre évidemment le Bloc québécois, qui ne carbure pas au « bashing anti-Canada-français ». Et si la si la situation est moins désespérée en Europe quen Amérique, cest à cause d« une plus grande sensibilité aux aspirations culturelles » des Européens. Le sociologue Gary Caldwell fait des liens semblables en constatant la nouvelle culture politique canadienne de type républicain, reposant sur les libertés individuelles.
Cette atmosphère de WWF (World Wrestling Federation) empêchera toujours les Québécois francophones de souhaiter plus de contacts avec la minorité anglophone, une meilleure représentation dans la fonction publique, une meilleure attention aux activités culturelles, etc.
La réplique au bashing anti-Québec doit être généralisée. Lorsque, par hyperbole ou méconnaissance, un quotidien de Boston, en mars dernier, a fait sa « une » de la guerre des motards au Québec (à létranger, on confond souvent la ville et la province !), cest le directeur des communications du ministère du Tourisme qui a demandé rectification. Lintérêt, alors, était clair : les retombées économiques du tourisme
À la même époque (mars dernier), notre ministre des Relations internationales, à Québec, semble avoir pris conscience des besoins. Lappareil diplomatique québécois a aiguisé ses crayons et répond plus souvent aux détractions les plus abusives. Mais le gouvernement na pas beau jeu
On connaît chez les attaquants une pomme de discorde. Alors que Diane Francis fustige le bilinguisme canadien et les coûts du français hors Québec, les anglophones québécois souhaitent moins le retrait de lÉtat de cette « protection » des minorités ! Les Franco-Canadiens sont, à ce jour, des otages bien silencieux.
Il faut maintenir des liens avec lextérieur du Québec, en créer dautres. À travers la population canadienne. À travers la gauche canadienne. À travers la francophonie. Sur lautoroute électronique. La mondialisation des communications, inévitable, doit se faire en comptant sur la tolérance et la différence, conte la dictature dune pensée unique.
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 23h12