« Elle a fait des prodiges de malhonnêteté intellectuelle pour récupérer certains de mes propos et les asservir à sa propre cause »
Benoît Aubin
Directeur de linformation pour le réseau TVA
e croyais avoir affaire
à une journaliste sérieuse. Après tout, le Financial
Post nest pas supposé être un hebdo à potins.
Alors, quand Diane Francis, la directrice du Post, a voulu me rencontrer,
au printemps, pour parler du Québec, de la politique et de la Constitution,
jai dit oui.
Erreur ! ! !
Connaissant les opinions tranchées, et parfois simplistes, de Mme Francis sur la question nationale, je me suis dit quelle avait besoin quon lui explique des choses.
Folie de ma part !
Selon lentente que javais avec elle, je lui donnerais quelques pistes intéressantes à poursuivre. Du « background », comme on dit dans le métier, qui laiderait à mener ses entrevues.
Elle a choisi de me citer directement. Tout croche, et tout de travers.
Dans un des plus navrants exemples de mauvais journalisme quil mait été donné de voir, elle a viré mes propos bout pour bout, et ma cité, entre guillemets, à tort et à travers.
Elle a fait des prodiges de malhonnêteté intellectuelle pour récupérer certains de mes propos, et les asservir à sa propre cause, à sa propre vision du pays, que je juge, personnellement, extrémiste, paranoïaque et intolérante.
Le résultat, Fighting for Canada, publié la semaine dernière, est, à mon avis, tout à fait déplorable. Et je ne peux men dissocier avec plus de vigueur.
Le vilain petit livre de Mme Francis est une charge sans répit contre à peu près tout ce qui bouge, pense, parle ou fait des choses au Québec. Elle y attaque plusieurs personnes nationalistes et fédéralistes, indistinctement pour lesquels jai du respect.
Quelle soit parvenue à déformer mes propos pour me faire paraître comme un de ses compères ma laissé abasourdi.
Parmi les idées que je lui ai soumises et que jai déjà exprimées ailleurs:
Ce sont là des opinions personnelles, qui ne font pas nécessairement lunanimité. Elles ne sont pas dogmatiques. Elles sont les conclusions dun observateur de la scène politique; ce que je suis. Elle ne sont pas le credo dun militant, que je ne suis pas, moi.
Voltaire a déjà écrit: donnez-moi une phrase de quelquun et je me charge de vous le faire pendre. Je ne sais pas si Mme Francis a lu Voltaire, mais cest tout comme.
Dans son livre, je me retrouve associé à lavocat Guy Bertrand et aux dirigeants du Parti Égalité, personnages que, comme journaliste, je respecte, mais auxquels je ne suis absolument pas identifié.
Elle me fait dire que les péquistes sont des fous, mais pas des idiots ; idée que je ne partage pas.
Elle me fait dire que je suis un ex-sympathisant péquiste maintenant désillusionné (« disillusionned »). Journaliste, je nai jamais été péquiste, pas plus que fédéraliste, prenant trop de plaisir à être critique des uns comme des autres. Comme citoyen, je nai jamais vraiment été désillusionné, peut-être parce que je ne me suis jamais fait dillusions sur la politique.
Elle men fait dire beaucoup dautres : que les premiers ministres québécois à Ottawa et les nationalistes du Québec ont conspiré pour abaisser « mon » niveau de vie, et jen passe, car il y a pire.
Jai écrit un livre Chroniques de mauvaise humeur dans lequel jai révélé lexistence dun discours de victoire, enregistré au-cas-où par le clan du OUI, et que jai pu visionner, avant la fin du vote référendaire, avec les responsables de linformation dautres chaînes de télévision. À la suite de la publication de ce livre, Jacques Parizeau choisit den rendre le contenu officiellement public.
Mme Francis me fait dire que, daprès moi, « Parizeau et Bouchard ont menti aux Québécois ». Ce que jai dit, cest que peu de gens pouvaient vraiment prédire ce qui se serait produit si le OUI avait gagné.
Elle me fait dire que ce que Parizeau et son groupe avaient en tête était « ni plus ni moins quun coup dÉtat ». Jamais dit cela. Que laprès-référendum ressemblerait « à une autre Crise doctobre ». Jamais dit cela.
Une chose importante que jai dite à Mme Francis et qui ne paraît pas dans son livre : cest que la situation oblige les journalistes québécois à beaucoup plus de nuances et dobjectivité que leurs collègues des autres provinces.
Les journalistes travaillant au Québec couvrent une société divisée entre deux options fondamentalement opposées, mais toutes deux légitimes, quils doivent respecter, en faisant leurs reportages. Ils peuvent être critiques, mais ils ne peuvent pas être partisans, sils veulent préserver leur crédibilité. Les lecteurs de Mme Francis, eux, ont tendance à être tous du même bord. Cela lui permet de faire une chose que peu de mes collègues au Québec peuvent faire impunément: charrier.
Dans son livre Mme Francis dit que jai été éditorialiste au Devoir. Jétais le directeur de linformation ; je ny écrivais pas. Elle dit que je portais des jeans lors de notre rencontre au Ritz. On nentre pas au Ritz en jeans. Elle dit aussi que jai « lair dun gymnaste [ ] athlétique, costaud, et fort ».
Elle se trompe sur toute la ligne.
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 19h40