Lévolution linguistique du Canada, que les données du recensement de 1996 viennent déclairer, est nette, quoi que tentent les rédacteurs de Statistique Canada ou les responsables du dossier au gouvernement fédéral pour mettre de la brume dans la photographie. Le « Canada bilingue » est une fiction. La réalité, qui va se consolidant, est celle de deux pays linguistiques dans un : le Québec, qui reste français mais devient de plus en plus bilingue, et le reste du Canada, qui est et va demeurer anglais.
eux qui font les étonnés,
surtout dans les hautes sphères fédérales, devraient
craindre de passer pour des imbéciles. Statistique Canada confirme
en effet ce qui se voit à lil nu. Hors Québec, le bilinguisme
anglaisfrançais ne survit quen micro climats et est étranger
au fonctionnement quotidien du Canada. On le retrouve dabord et avant
tout chez les francophones minoritaires des autres provinces : 84 %
dentre eux sont bilingues, conte 7 % de leurs compatriotes anglophones.
Cela signifie que le français est une langue utilisée quasi
uniquement par les francophones entre eux, que la majorité néprouve
pas le besoin de la connaître, et que la vie des collectivités
se déroule en anglais. Ainsi en témoignent, dailleurs, les
statistiques limpides sur le degré de bilinguisme dans les agglomérations
urbaines du Canada. Seules onze villes comptent plus de 10 % de citoyens
bilingues, dont six au Québec. Les cinq autres sont toutes des lieux
où vivent dimportantes minorités francophones (Ottawa, Sudbury,
Windsor, Winnipeg, St. John au Nouveau-Brunswick) et ce sont ces minorités
qui sont bilingues. Une image dit tout : lagglomération de
ChicoutimiJonquière, quon aime bien décrier au Canada anglais
comme le symbole du repli québécois sur la langue française,
compte 17 % de bilingues et déclasse à ce chapitre toutes
les capitales de toutes les provinces du Canada y compris Toronto, mais
sauf Québec ! Cest dire à quel point le « pays
bilingue », qui devait émerger dun océan
à lautre avec ladoption de la Loi sur les langues officielles
il y a trois décennies, est resté une vue de lesprit.
La langue de la majorité, au Canada anglais, est ainsi en plein essor et le bilinguisme ne lentrave surtout pas. En nombre absolu, les francophones ont diminué de 0,6 % ; la proportion des francophones qui passent à langlais comme langue dusage continue à augmenter (de 35 % à 37 %) ; et si les récentes générations dimmigrants mettent plus de temps que les précédentes à adopter langlais comme langue dusage à ta maison, elles finissent toujours par le faire massivement.
La situation est autre au Québec. Cest là seulement que le bilinguisme fait des progrès significatifs. Les anglophones bilingues passent de 58 % en 1991 à 62 % en 1996. Les francophones bilingues passent de 31 % en 1991 à 34 % en 1996 et le taux dallophones bilingues reste stable mais assez élevé à 46 %. Ce qui signifie que le Québec est la seule province où lusage des deux langues est répandu, naturel, normal.
La langue de la majorité, au Québec, fait certes quelques gains. Les anglophones sont plus nombreux à la parler, les allophones ladoptent en plus grand nombre quoiquune majorité dentre eux, en changeant de langue dusage, préfère toujours langlais au français. Mais contrairement à la langue anglaise au Canada, le français est bien loin de régner au Québec sans partage. Dans toutes les dimensions de la vie collective, langlais reste présent, dynamique et toujours attrayant.
Pour faire semblant que ces différences entre le Canada et le Québec ne sont dues quaux circonstances et non à une évolution sociologique aussi lourde quirréversible, les sornettes se multiplient depuis la publication de ces données. Ainsi le commissaire aux langues officielles, Victor Goldbloom, qui a pourtant une formation scientifique, a-t-il jeté aux orties la notion de poids relatif. Si le nombre danglophones a augmenté de 5 % au Canada entre les deux recensements, celui des allophones de 15 % et celui des francophones de 2 %, il est bien évident que la francophonie perd du terrain et est de plus en plus submergée. Mais non, tant quil y a « croissance », paraît-il, il ny a pas dalarme. En compagnie de Sheila Copps, ministre responsable des langues officielles, le commissaire attend quelque miracle du recensement de 2001 en tablant sur la poignée décoles primaires et secondaires de langue française que les provinces ont consenti à créer après vingt ans de batailles juridiques. Même à Statistique Canada, on impute à « lapprentissage » dimportantes divergences dans les comportements linguistiques des Canadiens et des Québécois.
Comme sil était possible de faire du français une langue aussi naturelle au Canada que langlais lest au Québec, et que cela nétait quune question de méthode, ou de bonne volonté des individus. Comme si les choix linguistiques des citoyens étaient dictés par les sentiments plutôt que par des réalités incontournables. Si lusage du français perd du terrain chez les francophones hors Québec et nintéresse quà la marge les anglophones des autres provinces, cest que le Canada na pas réussi à en faire une langue utile, indispensable. Quand des jeunes peuvent encore être embauchés par les institutions fédérales sans être bilingues au préalable ; quand on peut encore aujourdhui devenir chef de cabinet de la ministre de la Francophonie sans savoir parler français ; quand on nose pas obliger les câblodistributeurs canadiens à offrir la programmation de RDI et celle de TV5 ; quand on demande aux Canadiens anglais déprouver « tolérance » ou « compassion » à légard des francophones comme sils étaient un handicap collectif à surmonter plutôt que des égaux à reconnaître ; quand le français nest rien dautre quune langue de traduction de bas en haut des appareils, des étiquettes de boîtes de conserve jusquaux discours du premier ministre, il ny a rien détonnant à ce que cette langue paraisse aussi peu reliée à la vie du Canada que pourrait lêtre le sri-lankais si on décidait den faire une langue officielle. Il ny a évidemment quau Québec que la connaissance des deux langues trouve son sens. Et ce nest pas par grandeur dâme que les anglophones sy sont enfin mis à létude du français après des générations dindifférence, et que les francophones sy mettent de plus en plus à létude de langlais langue seconde. Cest par nécessité, cette nécessité que le Canada ne connaît pas, et na pas voulu simposer.
Cest à usage international pour la belle image du Canada, ou pour faire échec au « séparatisme » en tentant de maintenir lillusion de légalité linguistique, quon perpétue la fiction du « Canada bilingue », malgré les enseignements des recensements. Tant quon continuera à gommer les différences de situations et à faire semblant que lérosion du français et le sort tragique des communautés francophones hors Québec ne sont que conjoncture difficile et variable, plutôt que tendance lourde, on favorisera le déclin en lui garantissant lindifférence générale. Autant dire, puisque la dénégation est mode de vie à Ottawa, que rien ne le stoppera.
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 16h51