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es funérailles
dÉtat, un rarissime honneur réservé aux personnes
ayant profondément marqué la société québécoise,
auront lieu mercredi en hommage à Maurice
« Rocket » Richard,
ont fait savoir hier la famille du défunt et la direction du Canadien
de Montréal.
Selon le vu des proches de Richard, les obsèques se dérouleront à la basilique Notre-Dame de Montréal, à 10h30. Elles seront précédées, demain, dune exposition de la dépouille en chapelle ardente au Centre Molson, où tous les gens désireux de saluer une dernière fois le disparu pourront se rendre entre 8 h et 22h.
Des funérailles au Centre Molson avaient été envisagées, mais lidée a finalement été rejetée. En conférence de presse hier, deux des fils de Maurice Richard, Maurice jr et Normand, ont indiqué que, bien que les leurs aient accepté volontiers de partager leur deuil avec le grand public, ils refusaient de voir les cérémonies prendre des proportions exagérées quaurait certainement désapprouvées lhomme simple que fut leur père [ ].
Lancien numéro 9 et capitaine du Canadien, lun des meilleurs joueurs de lhistoire du hockey et peut-être le Québécois le plus populaire de tous les temps, est décédé des suites dun cancer, samedi après-midi à lHôtel-Dieu de Montréal, après avoir sombré dans un profond coma. Il était âgé de 78 ans. Il a laissé dans le deuil sa compagne Sonia Raymond, ses enfants Huguette, Maurice fils, Normand, André, Suzanne, Paul et Jean, plusieurs frères et soeurs (dont les ex-hockeyeurs Henri et Claude) et de nombreux petits-enfants. Son épouse Lucille est décédée en 1994.
Bien que prévisible depuis quelques jours son état de santé sétait grandement détérioré , le décès de Maurice Richard a suscité une immense onde de choc dans tout le Québec et au-delà. Dinnombrables témoignages de sympathie et de reconnaissance ont fusé de partout, tant de la part de ses anciens coéquipiers que des amateurs de hockey que des gens ordinaires desquels il avait toujours tenu à rester proche.
Le « Rocket »
Né le 4 août 1921 à Montréal de parents gaspésiens, Maurice Richard grandit dans le quartier Bordeaux, dans le nord de la ville, où sa passion pour le hockey se fait jour à loccasion de matchs improvisés dans la rue ou sur la patinoire. Encore adolescent, il se joint au club Bordeaux, puis au Paquette, une équipe du parc Lafontaine, avant dêtre « dépisté » par Arthur Therrien qui lamène chez les Maple Leafs junior de Verdun. À compter de 1940, on retrouve Richard avec le Canadien senior. Parallèlement, il suit des cours pour devenir machiniste, mais le hockey (il est aussi un excellent joueur de baseball) reste sa véritable passion.
Cest à laube de la saison 1942-43 que le Canadien embauche Richard au salaire de 5 000 $ par année. Bien que gaucher, il évolue à laile droite ce qui lincitera à développer un tir du revers dévastateur et est inséré dans ce qui deviendra un trio célèbre, la « Punch Line », en compagnie dElmer Lach au centre et de Toe Blake à gauche. Dabord surnommé « la Comète » en raison de sa grande rapidité, Richard acquiert bientôt un autre sobriquet, « le Rocket », dû à son coéquipier Ray Getliffe.
À lépoque, le hockey professionnel se porte plutôt mal à Montréal. La grande dépression des années 1930 a frappé de plein fouet et a causé notamment la dissolution des Maroons, léquipe anglophone de la métropole, en 1938. Le Canadien, de son côté, menacé de déménager aux États-Unis à quelques reprises, a une très mauvaise équipe qui, en quatre saisons de 1939 à 1942, est incapable de terminer plus haut quau sixième rang du classement de la Ligue nationale. À lui seul ou presque, Richard fera renaître le hockey montréalais de ses cendres.
Mais les débuts du Rocket dans la grande ligue ne vont pas sans heurts. À son 16e match seulement dans luniforme du Canadien, Richard subit une fracture de la cheville droite qui le contraint à manquer une trentaine de matchs. Cette blessure survient après deux autres fractures, à la cheville et au poignet gauches, subies lannée précédente. Il nen faut pas plus pour que le patron du Canadien, Tommy Gorman, se demande à voix haute dans la presse si Richard nest pas trop fragile et vienne à un cheveu de léchanger aux Rangers de New York. Paradoxalement, toutefois, les ennuis de santé de Richard auront peut-être sauvé sa carrière, sinon sa vie : ce sont en effet eux qui font en sorte quil est refusé lorsquil tente de senrôler dans larmée canadienne alors que sévit la Deuxième Guerre mondiale.
Lannée suivante, Richard est de retour et il contribue à la première conquête de la coupe Stanley par le Canadien depuis 1931. Puis, en 1944-45, il amorce la longue construction de sa propre légende en marquant 50 buts en 50 matchs, un exploit qui demeurera inégalé pendant presque quarante ans, jusquà sa réédition par Michael Bossy, des Islanders de New York, en 1981.
Plus populaire que le pape
Gagnant du trophée Hart remis au joueur par excellence de la LNH en 1947, Maurice Richard a disputé au total 18 saisons avec le Canadien. Premier à marquer 500 buts en carrière dont un 325e resté célèbre qui lui permettait de devenir le meilleur buteur de lhistoire et qui marqua, le 8 novembre 1952, les débuts du hockey à la télévision , auteur de 544 filets et de 1285 points, gagnant de huit coupes Stanley dont cinq daffilée de 1956 à 1960, 14 fois choisi au sein des équipes détoiles, Richard occupe aujourdhui encore le quatrième rang des pointeurs de lhistoire du Canadien, derrière Guy Lafleur, Jean Béliveau et son frère cadet Henri. Quarante années après sa retraite, il détient ou partage toujours quelques records de la LNH, dont celui du plus grand nombre de buts marqués en prolongation en séries éliminatoires, soit six.
Mais les chiffres ne racontent quune partie de ce destin hors du commun. Ils ne disent pas la fougue, le regard de feu, lardeur au jeu quévoquent tous ceux qui ont côtoyé Maurice Richard, lui qui a déjà marqué un but en traînant le gros défenseur Earl Siebert sur son dos depuis la ligne bleue, un épisode largement repris par la légende. Le principal intéressé dira dailleurs lui-même quil nétait pas, à son avis, le joueur le plus talentueux de son époque. « Je nai jamais été un joueur naturel comme Gordie Howe, devait-il raconter après sa retraite. Il était plus fort, plus fluide, meilleur avec la rondelle. Jai toujours eu un faible pour les buts oh ! que jaimais marquer des buts. Mais je devais travailler pour les obtenir. Je nétais pas un bon patineur. Jétais juste un gars qui travaillait fort, tout le temps. »
Du numéro 9, son premier entraîneur-chef avec le Canadien, Dick Irvin, a dit un jour : « Cétait son acharnement, son désir et son intensité qui motivaient léquipe. » Toutes qualités qui devaient attiser la convoitise des autres clubs : en 1948, les Maple Leafs de Toronto proposent de verser 100 000 $ au Canadien en retour de Richard, quils se disent prêts à payer 100 000 $ par saison. Le directeur général des Glorieux, Frank Selke, décline loffre. « Tout largent que lon peut trouver à Toronto ne suffirait pas pour acheter Richard », commente-t-il.
Le jeu spectaculaire de Maurice Richard, doublé dun tempérament à la fois bouillant et taciturne, a exercé un magnétisme considérable sur les foules. Au Québec, dira plus tard lancien arbitre Red Storey, « il était plus populaire que lÉglise, plus populaire que le pape, plus populaire que tout ». Mais cela lui a aussi valu de fréquents démêlés avec les autorités de la Ligue nationale, auxquelles il a parfois reproché dêtre carrément antifrancophones.
Lémeute
Et de fait, lhistoire de Richard ne se limite pas au sport. En mars 1955, après une violente bagarre impliquant notamment un juge de lignes survenue lors dun match à Boston, Richard est suspendu pour le reste du calendrier régulier et les séries éliminatoires par le président de la LNH, Clarence Campbell. Pour les partisans du Canadien et pour les francophones en général, la sanction est démesurée ; en outre, elle fleure larrogance et le dédain dun riche anglophone de Montréal pour les « Canadiens français ».
Au match suivant, qui a lieu le 17 mars [1955] au Forum, latmosphère est à lorage. Clarence Campbell, qui assiste régulièrement aux joutes au Forum, a reçu de nombreux avertissements anonymes, dont des menaces de mort que leurs auteurs entendent mettre à exécution sil ose se présenter. Le président refuse de se laisser intimider, se rend à lamphithéâtre et prend place à son siège habituel. La réplique ne tarde pas : Campbell se fait copieusement injurier, puis devient la cible dobjets divers.
À la fin de la première période, une bombe lacrymogène explose. Le Forum est évacué, mais la foule nentend pas en rester là. Les gens poursuivent leurs protestations dans la rue, et la situation dégénère ; des voitures sont incendiées, des vitrines de magasins fracassées, des échauffourées éclatent mettant aux prises la police et les manifestants. Nous sommes le 17 mars 1955. Lévénement passera à lhistoire sous le nom d« émeute du Forum ».
Richard a toujours refusé de donner une dimension politique à son propre personnage. « Jétais un joueur de hockey; jai toujours été un joueur de hockey. Cétait mon métier. Lorsque vous évoquez laspect politique, vous parlez de personnes qui manipulent ce qui sest passé longtemps après les événements », devait-il confier, trente ans après les faits, aux auteurs dune histoire du Canadien, Allan Turowetz et Chrystian Goyens. Mais plusieurs ont vu dans ce soulèvement spontané un signe avant-coureur de la Révolution tranquille.
Tout droit au Temple
Incapable de remporter un seul titre des marqueurs pendant toute sa carrière la suspension le prive de sa meilleure chance en 1954-55 , Richard nen a pas moins terminé son tour de piste avec cinq coupes Stanley consécutives. Au camp dentraînement de la saison 1960-61, cest un homme ralenti par les blessures et lâge qui annonce finalement quil tire sa révérence. En 1961, pour la première fois de lhistoire, le Temple de la renommée du hockey décide de passer outre à la période dattente habituelle de cinq ans et procède immédiatement à son intronisation. Plus tard, le Canadien retirera à jamais son numéro 9.
Les années 1960 marquent toutefois un froid entre Maurice Richard et lorganisation du Canadien, qui mettra du temps à se résorber : il ne reviendra officiellement dans la grande tente à titre dambassadeur du club quau début des années 1980. Entre-temps, en 1972, il sera devenu le premier entraîneur-chef des Nordiques de Québec à la naissance de lAssociation mondiale de hockey, poste que, étouffé par la pression et éprouvé par des relations professionnelles difficiles, il noccupera toutefois que pendant deux matchs.
Longtemps après son retrait de la compétition, Maurice Richard était encore extrêmement populaire. Il a tenu chronique dans plusieurs journaux et a fait lobjet dovations monstres en deux occasions demeurées mémorables, lors de la fermeture du Forum et de louverture du Centre Molson en 1996. En 1998, la LNH a finalement reconnu de façon tangible son apport en créant le trophée qui porte son nom, remis au meilleur buteur en saison régulière.
Lors dun scrutin réalisé auprès dexperts par le magazine The Hockey News il y a quelques mois, Richard a terminé au cinquième rang des meilleurs joueurs de tous les temps. Devant lui : Wayne Gretzky, Bobby Orr, Gordie Howe et Mario Lemieux. Comme compagnie, on a déjà vu pire.
Dernière mise à jour : 16 septembre 2000, 16h40