près lavoir
répété dans ses discours, le premier ministre Jean
Chrétien a décidé de légiférer pour
sassurer quOttawa ne négociera jamais la souveraineté assortie
dun partenariat, jugera toujours insuffisante une majorité de 50 %
plus une voix et exigera en tout temps que les frontières figurent
sur la liste des sujets à examiner.
Le projet de loi, attendu depuis des jours, offre des critères pour juger de la clarté dune majorité mais ne fixe aucun seuil. Rendu public hier sous la forme dun avant-projet de loi, il sera officiellement déposé lundi aux Communes pour faire lobjet dun débat dès mardi.
Le court projet de loi impose trois étapes à franchir avant quune province puisse devenir indépendante. Et à chacune de ces étapes, la Chambre des communes intervient. Sa marge de manoeuvre est un peu limitée. Elle jugera de la question avant la campagne référendaire mais la loi lui interdit de juger acceptable une question portant sur un mandat de négocier le partenariat. Après le référendum, les Communes évalueront la clarté de la majorité mais ne pourront retenir une majorité de 50 % plus une voix.
La divulgation du projet de loi a aussitôt provoqué une tempête aux Communes et révélé que les libéraux navaient pour linstant quun seul allié, le Parti réformiste. Les bloquistes étaient survoltés. « Le gouvernement vise à freiner et à enfermer les aspirations légitimes du peuple du Québec dans une camisole de force » et à « mettre en tutelle lAssemblée nationale », a accusé le chef Gilles Duceppe au milieu des attaques personnelles lancées par ses députés contre le chef libéral.
Du côté du gouvernement, on justifiait le dépôt du projet de loi en rappelant la volonté du premier ministre Lucien Bouchard de tenir un référendum avant la fin de son mandat. Selon le parrain du projet, le ministre des Affaires intergouvernementales Stéphane Dion, le projet de loi est un moyen de défendre les Québécois contre une éventuelle confusion. Le premier ministre a même évoqué le besoin de protéger les citoyens contre les souverainistes. « Les gens vont être heureux que nous les forcions à être honnêtes avec la population, à poser une question claire », a-t-il dit aux journalistes.
« [Le projet] veut protéger les Québécois contre des gens qui ont beaucoup de difficulté à la clarté parce quils savent que dans la clarté, leur option na aucun avenir », a renchéri devant la presse le ministre du Commerce international, Pierre Pettigrew, lui qui sopposait au projet il y a encore quelque temps.
Les ministres québécois qui avaient affiché une certaine résistance au cours des derniers mois se sont dailleurs tous ralliés au projet de leur chef, en vantant à tour de rôle le caractère « raisonnable ». Interpellé en chambre par les conservateurs, le ministre des Finances, Paul Martin, na pas hésité. « Cette loi nest pas contre le Québec. [ ] Je supporte cette loi de façon non équivoque. » La présidente du Conseil du trésor, Lucienne Robillard, sest dite prête à défendre le projet au Québec.
Le projet démarre avec un très long préambule qui reprend les grandes lignes de lavis de la Cour suprême et certaines positions chères à M. Chrétien, en particulier le fait quune majorité absolue est insuffisante pour permettre la sécession dune province. Le projet de loi divise ensuite le processus en trois étapes, chacune étant confiée aux Communes.
Première étape: la question. On laisse aux élus provinciaux le soin de lécrire. Par contre, on demande aux députés fédéraux de débattre et de juger de sa clarté dans les 30 jours qui suivent son dépôt à lassemblée législative provinciale, ce qui pourrait faire en sorte que le débat aux Communes démarre avant que celui à lAssemblée nationale ne soit terminé.
Dans son jugement, la Chambre des communes doit vérifier que la question demande clairement si les citoyens veulent que leur province cesse de faire partie du Canada. Elle ne peut pas porter seulement sur le mandat de négocier ni inclure « dautres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada ». Comme dans le cas du résultat, la Chambre doit tenir compte de lavis de tous les partis à la législature provinciale, de lopinion du Sénat et des autres gouvernements provinciaux.
Deuxième étape: lévaluation du résultat. Le gouvernement a refusé dimposer un seuil mais a établi certains critères dont les Communes devront tenir compte une fois le référendum terminé. La Chambre devra tenir compte du résultat lui-même, du taux de participation et « de tous autres facteurs ou circonstances quelle estime pertinents ».
Si la question et le résultat sont clairs et si la province veut engager des négociations, le fédéral pourra avoir le mandat de négocier. Mais comme il sagira dun amendement constitutionnel, laccord du Parlement et des assemblées législatives des autres provinces sera nécessaire. De plus, précise la loi, la négociation devra aborder certains sujets, « notamment la répartition de lactif et du passif, toute modification des frontières de la province, les droits, intérêts et revendications territoriales des peuples autochtones du Canada et la protection des droits des minorités ». Linclusion des frontières ressuscite en somme le débat partitionniste.
Selon M. Dion, ce projet, quil appelle « loi sur la clarté », met en place un mécanisme qui permet aux citoyens de savoir à quoi sen tenir à lavance. Comme ses collègues, il a insisté sur le fait que, selon Ottawa, « ce projet de loi nencadre pas un référendum. Ce projet de loi encadre le gouvernement du Canada. Il loblige à négocier si cest clair et à ne pas négocier si ce nest pas clair ».
Le chef réformiste Preston Manning a reproché au gouvernement de ne rien prévoir en matière de renouvellement de la fédération. Il est toutefois daccord avec un éclaircissement, même plus poussé, des règles fédérales. Il entend proposer des amendements, entre autres pour faire valoir son appui au principe de la majorité absolue. Il appuiera toutefois le projet, même sil na pas gain de cause, car, dit-il, « cest mieux que rien ».
Les néo-démocrates ont déploré la méthode employée par le gouvernement Chrétien et indiqué quils voulaient étudier le projet de loi avant de se prononcer. Les conservateurs, eux, nont pas hésité, qualifiant lexercice de « geste contre le Québec ». Le leader parlementaire Peter MacKay trouve la présentation du projet de loi non seulement prématurée mais inutile. À son avis, le jugement de la Cour suprême suffit amplement.
Le débat doit reprendre la semaine prochaine, la dernière avant un congé parlementaire de sept semaines. Le Bloc, qui a tenu une réunion spéciale de son caucus hier, a promis de mener une lutte de tous les instants aux Communes et de contribuer à la formation dun front commun à lextérieur de la Chambre.
Dernière mise à jour : 18 janvier 2000, 20h24