Pierre ONeill
édant à
la tentation de renifler la potion référendaire, lancien
premier ministre Pierre Elliott Trudeau
souscrit à la norme du 50 % plus une voix. Il est néanmoins
davis que sur une question aussi importante que lindépendance
du Québec, mieux vaut que la majorité soit considérable ».
Relativement nuancée, cette prise de position est explicitée dans Trudeau, lessentiel de sa pensée politique, un recueil des écrits et discours que le leader libéral a commis au cours du dernier quart de siècle. Un ouvrage dont chacun des chapitres est actualisé par les tout récents commentaires de ce polémiste de la politique. Une pensée qui tient en 190 pages seulement.
La contribution de Pierre Trudeau à cette réflexion sur lexercice de la démocratie remonte à laube de la Révolution tranquille. Ainsi écrivait-il à lépoque : « La démocratie prouve vraiment sa foi dans le peuple en se laissant ainsi guider par la règle du cinquante pour cent plus un. Car si tous les hommes et toutes les femmes sont égaux, et si chacun est le siège dune dignité suréminente, il suit inévitablement que le bonheur de 51 personnes est plus important que celui de 49 : il est donc normal que ceteris paribus(1), compte tenu des droits inviolables de la minorité, les décisions voulues par 51 personnes lemportent. »
Responsable de la reconstitution de ces textes, le journaliste Ron Graham redonne la parole à M. Trudeau, qui a pu ainsi adapter sa pensée à lévolution du débat daujourdhui : « Cest aussi pourquoi, sil sagit dune décision très importante et difficile à renverser, telle lindépendance du Québec, mieux vaut que la majorité soit considérable. Sinon, la société sera divisée en deux moitiés opposées, et il en résultera une instabilité permanente. Par conséquent, pour que soit assuré une plus grande stabilité sociale, le droit démocratique naccepte pas toujours la règle du cinquante et un pour cent. » On présume ici que la langue lui a fourché et quil voulait plutôt dire : « cinquante pour cent plus un ».
À la lecture de cette pensée refondue, on constate que le Trudeau daujourdhui nest pas si différent dhier. Lessentiel de cet ouvrage consiste en un exercice dautocongratulation, une uvre de justification de ses décisions, de ses politiques et de ses attitudes alors quil était à la tête du pays. Des textes qui redisent pourquoi il a appliqué la Loi des mesures de guerre pendant la Crise doctobre 1970, en quoi le terrorisme est la graine du totalitarisme et pourquoi il sest opposé à lAccord du lac Meech. Et, surtout, pourquoi il a mené à terme le rapatriement unilatéral de la Constitution.
Le reste est un bilan des réalisations de lère politique quil a présidée : la société juste, le bilinguisme, la réforme de la législation sur lhomosexualité, le divorce et lavortement, la souveraineté culturelle, le French power, le développement régional et encore.
Ce qui na pas changé chez lui, cest le ton, aussi provocateur que jadis. Une agressivité qui carbure à la haine des nationalistes québécois, quil qualifie dailleurs de « pleurnicheurs ». Eux quil accuse de promouvoir et dimplanter graduellement un nationalisme ethnique. « Le Québec nest pas une nation. Cest une entité multinationale, où le gouvernement devrait gouverner pour le bien de tous, pas seulement pour celui dun groupe linguistique ou dun groupe religieux. [ ] Jai toujours estimé quun État était meilleur sil incluait plus dun groupe ethnique et sil était gouverné pour tous. » Un peu plus loin, il avance cette autre remarque caustique : « Lidée maîtresse des politiciens nationalistes est dannuler la défaite des plaines dAbraham. » Des pages et des pages de coups de gueule sans jamais prononcer le nom de Lucien Bouchard.
Létonnement vient cependant bien plus de la confession que fait lancien premier ministre dans ce chant du cygne. Jai peur, écrit-il. De quoi ? Du fait que la volonté dexister en tant que pays nest pas très forte au Canada. « Toutes sortes de forces centrifuges mécontentements économiques, mécontentements régionaux, mécontentements sociaux ont affaibli la volonté nationale. [ ] Regardez autour de vous. Parlez aux gens. Lisez la presse. Écoutez les récriminations. Les Canadiens ne sont pas heureux de leur sort. »
Des années durant, les audaces de Pierre Elliott Trudeau ont humilié les conservateurs et désarmé les néo-démocrates. Aujourdhui, il se décrit comme un libéral centriste « qui croit que les autorités publiques doivent fournir des contrepoids, afin de veiller à ce que lentreprise privée, par cupidité, ne planifie pas léconomie au profit dune seule classe sociale ».
Cest ce même souci de vouloir créer des contrepoids, prétend-il, qui la incité à donner une voix à ceux qui nen avaient pas. Même si son hostilité obsessionnelle à lendroit du nationalisme québécois lentraîne souvent à la dérive, le maître de lirrévérence, le politicien arrogant du passé retrouve quelque peu dans ce recueil le sens de la réflexion fondamentale. Ses propos sur le droit à la dissidence devraient inspirer même le leadership péquiste. « Ce serait dangereux pour notre société si un trop grand nombre de citoyens avaient le sentiment de ne pas pouvoir exprimer leur dissension ou de ne pas avoir les outils nécessaires pour changer lorientation de la société. »
Bref, lauteur de la pirouette à la reine na pas perdu sa vigueur intellectuelle. Ses écrits sont de substance riche, sa phrase est élégante, son style est clair et concis. La lecture est agréable.
Note :
(1) que chacun y trouve sa part (cest
moi qui traduis, sous toute réserve)
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 16h26