e Québec attaque
Les Canadiens répliquent
Cette guerre en sera une dimages.
Limage du Québec dans le reste du pays nest pas jolie. Elle est surtout très déformée.
« Mais dites donc ! Montréal, cest plein daction, plein de vie. Ça na pas lair daller si mal »
Chaque fois, je mesure avec un amusement consterné la surprise des visiteurs, collègues ou amis de Toronto ou dailleurs, qui ont la témérité de saventurer plus loin que le ghetto anglo de la rue Crescent. Ne fréquentant que les médias de langue anglaise, ils sattendent à ne voir à Montréal que rues désertes, vitrines placardées, une affiche « à vendre » devant chaque porte, des murs couverts de graffitis appelant au massacre des Anglais, voire des affrontements violents entre francophones et anglophones. Ils ne voient jamais les mots Montréal ou Québec quaccompagnés dexpressions comme « économie mourante », « chute libre », « basket case », « catastrophe »
Pour beaucoup de Canadiens, le Québec est une réserve ethnocentrique peuplée de racistes qui bouffent les anglophones ramassés la veille par les SS de la loi 101. Hostiles à létranger, fermés sur eux-mêmes, ils vivent aux crochets des autres provinces et nont déconomie et dentreprises que subventionnées par des politiciens fédéraux vendus. Ils maltraitent les aborigènes et volent lélectricité des pauvres Terre-Neuviens Le ton des accusateurs oscille entre la colère et la Schadenfreude la joie malsaine face aux malheurs dautrui.
Cest peut-être inévitable. Les médias de langue française sont introuvables hors du Québec. Et les journalistes anglophones seraient-ils intéressés à les lire quils ne le pourraient pas : la très grande majorité sont unilingues, contrairement aux journalistes francophones. Il paraîtra bientôt des études révélatrices sur ce sujet. Ainsi, non seulement le point de vue des Québécois est-il ignoré, on ne sait même pas ce qui se passe vraiment ici.
Lhostilité ambiante va beaucoup plus loin que les préjugés habituels de lignorance selon lesquels les Français sont arrogants, les Anglais hypocrites, les Italiens désordonnés, les Allemands brutaux et les Mexicains paresseux En cette fin dun siècle immonde, laccusation la plus assassine est celle de racisme. Cest le salissage absolu. Celle dont on ne se remet jamais, comme pour les accusés de pédophilie, même acquittés, même innocents. Cest une tache qui reste, comme celle du péché originel, qui laissait, disait-on, une marque indélébile. Le racisme est, en ce siècle, « le péché vraiment capital », titrait Étiemble.
Aussi se développe-t-il contre les Québécois francophones, depuis le retour du Parti québécois au pouvoir, une industrie qui consiste à fouiller tous les placards du passé comme du présent, les publications les plus confidentielles, des uvres que nul na lues depuis 50 ans, à la recherche dun paragraphe, dune phrase incriminants, qui permettraient dexpliquer commodément « le problème québécois » par une tare incorrigible, et de justifier une éventuelle ligne dure. En 400 ans dhistoire, on devine quil nen manque pas. Et de semaine en semaine, il ne manque pas non plus chez les élus actuels et leurs militants, de Brassard en Parizeau, de Landry en Rhéaume ou en Villeneuve, de propos crétins qui autorisent les pires conclusions chez leurs semblables den face
Que le Québec et le Canada et tout le monde aient eu leur part de toqués, dintellectuels débiles et de démagogues puants, cela est évident. Quel peuple en a été exempt ? Mais ils ne sont guère représentatifs dune population qui, au fil des siècles, a toujours gardé les mains propres, et sest toujours plutôt bien accommodée, dans sa hantise de légalité, de la coexistence avec lAutre.
Laccusation de racisme et de fascisme dévalue, satanise non seulement le projet indépendantiste, mais aussi les gens qui veulent le réaliser, et contre qui on estime devoir éventuellement se battre. Quant on veut tuer son chien, on dit quil a la rage On se donne ainsi le courage de la violence et, pour après, une excuse.
On sattendrait, devant cette propagande, à une riposte systématique et intelligente de ceux dont cest le rôle dinformer. Et aussi à un débat honnête entre intellectuels des deux camps. Hélas ! même les intellectuels ne sont souvent que des militants.
Si le droit de vote avait été réservé aux seuls intellectuels en ce siècle, écrit lessayiste Tzvetan Todorov, dans LHomme dépaysé, il ny aurait pas de démocratie ! Cest lauditoire qui détermine le discours, explique cet auteur français dorigine bulgare dans un livre incontournable pour quiconque soccupe didentité et dappartenance (curieusement, essayez de traduire « dépaysé » en anglais !).
Et, à Montréal comme à Toronto, la combinaison entre la haine dune idée et leur passion dialectique amène des intellectuels qui croient dénoncer le racisme à y succomber eux-mêmes.
Lire la réaction de Jean-Luc Gouin
Dernière mise à jour : 29 décembre 1999, 16h23